« Couvre-feu », Saskia Cousin, Dakar, Sénégal, quartier Ouakam et Saint-Denis, France, quartier gare, n°1.

Ce soir, lundi 23 mars 2020 à 20h, le président Macky Sall a annoncé l’État d’urgence au Sénégal.

État d’urgence au Sénégal : interdiction des rassemblements privés et publics, interdiction ou contrôle des transports entre régions. 1000 milliards de FCFA pour les entreprises, mais aussi pour une banque alimentaire. Pour les privilégiés aux salaires garantis, dont nous sommes, ce sera juste, comme en France, un moment un peu difficile, sans plus. Mais comment vont faire celles et ceux dont la vie dépend de leurs petits commerces ? Pour ma part, j’ai atterri de France le lundi 9 mars, afin de retrouver les miens avant la fermeture des frontières et du transport aérien. Je suis donc en quarantaine dans ma chambre et tente de respecter les distances de sécurité avec les enfants et mon compagnon qui doit donc gérer son télétravail, le ménage frénétique, et l’école à la maison, puisque les écoles du Sénégal sont fermées depuis 8 jours. Les professeurs de lycée français s’entretiennent tous les jours avec les enfants et multiplient les exercices. Mais comment ne pas voir que cela n’est possible que pour les hyper-privilégiés qui possèdent des ordinateurs et une bonne connexion wifi ? Le gouffre entre les enfants des écoles internationales et de l’école publique sénégalaise sera plus encore – si c’est possible – inqualifiable. En France, ce fossé devenu gouffre s’installe au coeur même de l’école publique, et la fracture numérique n’est pas qu’une expression. Je sais bien que je vis ici, à Ouakam, et qu’il serait logique de décrire ce qui se passe au Sénégal, maintenant. Pour autant, il m’est très compliqué de quitter les réseaux sociaux français et surtout Dionysiens qui m’alertent chaque minute, chaque seconde, par toutes les applications possibles, des nouvelles des uns et des autres, du creusement foudroyant des inégalités en période de confinement. Ce journal est donc une expérience d’ethnographie du proche et du lointain, ou finalement, hormis ma famille en direct, mes interactions sont presque exclusivement consacrées à des échanges avec Saint-Denis, les amis un peu bien sûr, mais aussi et peut- être surtout l’équipe au sein de laquelle je me suis trouvée pour la campagne des municipales, toutes ces dernières semaines, depuis Dakar ou sur place. C’est donc l’ethnographie numérique d’une campagne politique de banlieue, en temps de crise politique et sanitaire, que je puis documenter, bien plus que la vie et l’avis des Sénégalais qui se préparent à l’arrivée du virus et qui sont depuis ce soir en état d’urgence. Pourquoi ? Le journal d’un confinement autocentré n’a aucun intérêt et on ne fait pas d’enquête depuis un balcon, situé en hauteur au dessus d’un boulevard sans interaction possible. J’ai écrit et décrit l’ethnographie « à la terrasse » que je pratique en contexte de commensalité à Porto-Novo depuis 10 ans. Mais justement un balcon n’a rien à voir avec une terrasse. Juste en guise de contexte, et pour me plier à l’exercice, puis-je décrire ce qui m’entoure, une prise de vue donc ? Un appartement dit « traversant » situé au troisième étage en haut d’une des collines qui surplombent la corniche, face à la mosquée de la divinité. Côté mer : la mosquée et la plage du village de Ouakam, plage populaire de pêcheurs non encore investie par les expats et les paillotes. Côté ville : des immeubles situés à plus de 30 mètres dont la moitié sont en construction. Sous notre fenêtre, il y a 15 jours il y avait un petit bidonville. Lorsque je suis rentrée le 9 mars, il avait cédé la place à un immense trou de fondation. Que sont devenus ces familles et ces moutons? En 2016, cette « mamelle » comme on nomme ici ces collines, était bien habitée, mais quasiment pas construite. Aujourd’hui, il ne reste que quelques parcelles, souvent déjà en chantier. Dans quelques jours, mois ou semaines, un immeuble s’élèvera à quelques mètres de nos fenêtres. Quelles interstices la ville laissera-t-elle encore au petit peuple de Dakar ? Et le Corona ? Côté mer : depuis une semaine, comme d’habitude, les appels à la prière scandent nos journées. Certes, la file ininterrompue des embouteillages du matin et du soir a progressivement laissé la place à un trafic de plus en plus fluide, le ballet des pêcheurs semble moins rapide, mais ce peut- être qu’une impression. Certainement, celui des ouvriers du grand immeuble en construction derrière la maison s’est-il clairsemé; il y a beaucoup moins de marcheurs sur la corniche, de sportifs sur la plage en fin de journée. Tout de même, côté ville, l’horizon du ciel urbain se fait chaque jour plus limpide. Ce soir, j’ai vu passer deux femmes avec des masques. C’est le couvre feu depuis minuit, et le quasi silence.

Une réflexion sur “« Couvre-feu », Saskia Cousin, Dakar, Sénégal, quartier Ouakam et Saint-Denis, France, quartier gare, n°1.”

  1. Merci, Saskia, de ce partage et surtout, surtout de ton initiative de réunir regards du Nord, du Sud, de l’Est en ce qui me concernera. Tant de pensées traversent mon esprit, résultat de mes lectures, des nombreuses conversations téléphoniques. Et une grande gratitude pour le métier que j’ai pu exercer et qui ne me quittera pas de sitôt. A très bientôt.

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