Journal de bord Ariane, n°1, Paris

24 mars 2020, J7 confinement, Ariane Bellier, 34 ans, Paris, France

À Paris, à l’annonce du confinement le 16 mars, les premières questions qui fusent sur les réseaux sociaux portent essentiellement sur trois points : le bien fondé de cette mesure, la décision de fuir Paris ou de ne pas infecter la Province, comment ne pas s’ennuyer les prochaines semaines.
Mes parents habitent en province, mon frère et moi voulions les rejoindre, pour les aider dans leurs courses et pour être à leurs côtés en soutien moral. Au dernier moment, dans la gare, devant le train, nous avons finalement décidé que ce serait peut-être pire et pas très bénéfique pour eux. C’était une demi-heure avant l’allocution du président Macron sur le confinement. Bien que conscients de ne pas être dans l’endroit idéal en cette période, la gare étant bondée et personne respectant les distances conseillées (au moins 1 mètre entre chaque personne), nous sommes restés hésitants à propos de la meilleure décision à prendre. Nous avons écouté les mesures prises par le gouvernement sur nos smartphones respectifs. Comme si quelque chose dans ce discours allait nous aider à mieux comprendre, à savoir ce qu’il fallait faire. Ce ne fut pas clair, mais pour mon frère l’expression « nous sommes en guerre » répétée, bien que discutable, lui donnait l’impression que davantage de moyens allaient être mis en place. Nous pouvions peut-être nous détendre et ne pas imaginer le pire, comme par exemple aucune aide apportée à nos parents s’ils étaient infectés. En effet, même si l’on cherchait à éviter de paniquer, de nombreux posts et articles sur la Toile mettaient en avant le manque de matériel et locaux sanitaires, ou les choix que devaient faire les professionnels de la santé entre différents patients. Nous avons encore discuté, appelé nos parents. Il a fallu sortir de cet état d’incertitude qui nous paralysait. Une nuit à Paris et il serait toujours temps de repartir le lendemain matin si on changeait d’avis. C’est d’ailleurs l’activité des transports en commun qui a joué aussi sur notre décision. Internet diffusait qu’il serait encore possible de voyager en cas de nécessité. L’hypothèse inverse circulait avant le discours de 20h de ce lundi 16 mars. Une fois dans l’appartement, l’inquiétude de mon frère s’est un peu apaisée. De plus la perspective d’être à deux a renforcé cet apaisement, puisque parler d’autres choses, rire, etc, permet de ne pas céder à regarder non-stop des vidéos et des articles sur le sujet, qui angoissent. Personnellement, et certaines personnes de mon entourage ont éprouvé le même sentiment d’inquiétude soudaine, après l’annonce des mesures prises par gouvernement. Jusque-là, je prenais la situation assez légèrement. J’ai pris conscience qu’il existe un danger potentiel réel. On ne sait rien, ou peu, les scientifiques qui se penchent dessus médicalement sont en pleine recherche. Mais ça devient vrai, concret. Être à deux me permet de prendre du recul.
Le lendemain, nous étions un peu plus sûrs d’avoir pris la bonne décision. Nous irions en urgence au cas où. Le confinement s’est alors mis en place. Il commençait à midi, plusieurs choses devaient être réglées avant. Passer à la banque, faire des courses non essentielles… J’ai pris le métro et j’ai constaté qu’il n’était pas vide du tout. C’était avant le confinement. Finalement même après, les rues ne sont pas désertes comme on aurait pu s’y attendre.
Ici, respecter la règle de sortir le moins possible, est très compliqué pour les habitants. Via les messages reçus, les postes partagés, plusieurs cas sont relevés de personnes contournant l’interdiction. Des stratégies sont élaborées : certains imaginent falsifier leur justification sur le papier d’autorisation de sortie. Prendre un sac de courses ou s’habiller en jogging, pour pouvoir se promener. De manière plus comique, certains proposent d’adopter un chien pour l’occasion, puisqu’une des raisons acceptées pour sortir est de promener son animal. Beaucoup d’humour circule sur la toile, notamment dans les vidéos partagées. Cette situation donne des idées de gags ou de jeux d’esprits à de nombreuses personnes. On a des mini scènettes de théâtre, des chats mis en scènes, des jeux de mots, des inventions d’histoires…
Beaucoup de conseils sont donnés et une solidarité se met en place.

Après 4 jours, les relations sociales via les supports numériques augmentent. On s’appelle souvent, les discussions sur les groupes Whatsapp, Facebook (et j’imagine d’autres) n’arrêtent pas. Des groupes sont créés en famille, entre amis, etc… Certains s’inscrivent sur ces réseaux, pour « l’occasion ».

Aujourd’hui, au bout d’une semaine de confinement, la cohabitation avec mon frère se passe bien. Nous sommes tous les deux en train d’écrire notre mémoire de master. Notre entourage nous a dit que c’était parfait pour nous cette situation d’isolement, pour mettre en avant le positif de la chose. Nous avons « coupé » l’appartement en deux : salle à manger pour son lit-bureau, chambre pour mon espace. Les premiers jours nous faisions attention à ne pas trop nous approcher, mais cette précaution a diminué au fil des jours. Il s’établit une routine. On se force à garder un rythme le plus habituel possible, à s’habiller au lieu de rester en pyjama, etc… Le soir à 20h, il y a les applaudissements pour soutenir et remercier le personnel soignant. L’appartement donne sur un espace végétal et la façade d’un autre immeuble. Ce rituel à été majoritairement suivi, et avec enthousiasme, on entendait des cris de hourras et des chants accompagnants les applaudissements. Hier soir, ce fut un peu plus calme. C’est assez réconfortant de « se croiser » par ce biais. Dans le même ordre d’idée, de solidarité et de lien social, des mots sont laissés dans le hall, collés à la porte. Pour garder contact, s’entraider. Paradoxalement, l’augmentation de la sociabilité par le numérique me fait sentir encore plus son aspect froid, cela fait davantage ressortir le manque de la rencontre physique (le sensoriel, le non-verbal, la présence simplement…).

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