« Mise en contexte » Clara Malbos, 24 ans, Mexique, Mahahual, n°1

Mise en contexte :

Je vis au Mexique à Mahahual dans le sud de la péninsule du Yucatan. Je fais mon terrain de doctorat en anthropologie du tourisme. Je m’intéresse particulièrement à l’impact du tourisme de masse sur les communautés locales et les rapports de domination qui sont alors engendrés par cette industrie.

Mahahual est une station balnéaire d’environ 3 000 habitants qui vit au rythme des bateaux de croisières ; en saison haute, on peut noter jusqu’à 4 bateaux de croisière par jours (plus de 20 000 personnes). Le secteur tertiaire est la première source de revenu des habitants.

Je vis avec 3 personnes dans une maison dans le quartier résidentiel du village : mon compagnon qui vient du Costa Rica et un couple de mexicain. Tous travaillent dans le domaine du tourisme, la plongée exactement.

Chez moi, on parle de plongée sans arrêt : Qui a vu des dauphins aujourd’hui ? Quel client a encore vomis sur le bateau ? Qui donne le plus de pourboire ? Etc….

Je fais du bénévolat à raison de 2 jours par semaine dans le centre communautaire du village ;  j’y donne des cours d’anglais à des enfants et j’aide également pour tout autre activité du centre (préparation du carnaval, nettoyage de la structure, etc…).

Sinon je passe mon temps à connaître les habitants pour pouvoir faire des entretiens avec eux. Je participe à certaines activités touristiques dès que je peux (visite dans les ruines, plongée, balade à pied ou en vélo…) et je donne un coup de main dans le centre de plongée de mon compagnon quand ils ont besoin d’aide.

Avant que le COVID-19 commence à poser de gros problèmes je m’intéressais particulièrement aux chauffeurs de taxis à Mahahual qui faisait des manifestations devant le port pour dénoncer le monopole économique de ce dernier.  

Mahahual est un petit village, tout le monde se connaît de près ou de loin. On se balade à vélo et il est presque impossible de se rendre d’un point A à un point B sans s’arrêter pour saluer quelqu’un.

Le 23 mars 2020 à 12h

Mardi dernier, le 17 mars je  pars quelques jours à Cuba pour faire renouveler mon visa.  Dès le jour de mon départ je reçois des messages de mes amis à Mahahual :

« Tout a changé Clara » « J’ai peur que tu partes à Cuba et que tu ne puisses pas revenir »

Au moment même où je décolle, les frontières canadiennes se ferment. Certains de mes amis canadiens décident de rentrer de toute urgence chez eux, d’autres restent.

À Cuba, je me connecte à internet un peu moins d’une heure par jour et chaque fois c’est pour apprendre de mauvaises nouvelles : une personne âgée de ma famille en France a été contaminé, une amie de Mahahual me dit qu’en rentrant elle ne veut pas me voir pendant 14 jours car sa sœur est « gravement asthmatique » et « qu’elle pourrait en mourir ». Je décide alors de me connecter de moins en moins et d’attendre de rentrer.

A Cuba l’ambiance commence à être tendu. Dans les Airbnb on nous donne des consignes, même un hôte nous refuse l’entrée de peur de contaminer ses enfants. Les codes de l’hospitalité ne sont plus les mêmes : on ne se serre plus la main pour dire bonjour, on ne demande plus à quelqu’un de prendre notre téléphone pour faire une photo de nous…

Je me lave les mains avec du chlore plus de 20 fois par jours ; je commence à avoir les mains qui pèlent. Je n’arrive pas bien à me rendre compte de l’efficacité du lavage de mains. Tout devient sujet à contamination : prêter son briquet, s’asseoir dans un taxi, prendre son téléphone en main, ouvrir une porte…

Le touriste ne peut pas se débrouiller seul, on a besoin de guide pour avancer dans notre voyage, et se faire guider passe également par le toucher (on salut, on nous sert à manger dans un restaurant, on fait une visite guidé etc…)

Le retour à Cancun se fait sans encombre. À ma grande surprise, on ne me pose pas une seule question aux douanes concernant le virus.

J’appréhende  mon retour à Mahahual. J’ai peur que mes colocataires me chassent de ma maison en arrivant. Finalement pas du tout, on échange des banalités sur mon voyage et tout de suite on parle du virus ou plutôt de l’impact économique qu’il a sur les habitants : mes colocataires travaillent pour un centre de plongée. Ce centre de plongée obtient ses contrats avec les bateaux de croisière. Le port de touriste a fermé il y  a une semaine et ne prévoit pas de rouvrir avant le 10 avril au minimum. Ils n’ont plus de travail mais ils ont décidés de rester. Ils m’expliquent que « tout le monde part ». Mexicains ou étrangers installés ici, Mahahual est en train de se vider. En moins de trois jours, l’énorme entreprise du port Costa Maya a viré plus de 150 personne du jour au lendemain. Et ici pas de promesses gouvernementales d’aide financière. Pas de travail : pas d’argent.

Le centre communautaire où je fais du bénévolat ferme également ses portes. J’ai écrit à la responsable du centre, Maria, et elle me dit que pour les deux prochains mois ils seraient fermés.

Je vais essayer de m’isoler le plus possible pendant deux semaines car j’ai pris l’avion. Mais en même temps, je vis avec d’autres personnes, donc si je suis contaminée je vais les infecter également.

Mon compagnon ne peut pas s’isoler. Son centre de plongée est un des derniers à être ouvert. Il n’y a plus beaucoup de clients mais sans aucun client il n’a plus aucun revenu.

L’épicerie au coin de ma rue m’a demandé hier sur un ton paniqué si moi aussi je partais, j’ai répondu que non, au contraire, je revenais.

Ma colocataire me disait ce matin que notre voisin (qui est également notre propriétaire et notre ami) ne sort plus de chez lui, qu’il est devenu  « paranoïaque » à cause du virus. Je n’ose même pas aller le saluer.

Tous mes échanges sont centrés autour du virus. Demain je rencontre un pêcheur pour aller passer une semaine sur une île dans une réserve de biosphère. Au moins, là bas, je devrais être tranquille…

Je sors pour aller m’acheter quelques tacos au coin de la rue vers 16 heures. Dans mon quartier rien ne semble avoir changé. Je croise une amie au bar qui fait l’angle de ma rue. La première chose qu’elle me fait est un signe de croix avec sa main. Je comprends qu’elle veut me dire ne t’approche pas de moi, à cause du virus. Je me vexe et je vais pour partir un peu fâchée par son manque de civilité quand elle me rattrape et me dit « Non, non, je parlais avec le serveur, je te faisais signe d’attendre ». Je ne sais pas vraiment si c’est un malentendu de ma part, mais bon très bien, je reste tout de même tendu durant cet échange. Elle m’explique que plusieurs personnes d’un groupe d’amis que nous partageons sont devenus « fous » et qu’ils ne veulent plus sortir et encore moins me voir car j’ai pris l’avion. Je lui explique que je n’avais pas l’intention de m’approcher de personne pendant les 15 prochains jours de toute façon. On reste finalement à parler sur le bord du trottoir à 1 mètre de distance pendant une vingtaine de minutes. Normalement, on se donne une accolade en se voyant mais là, rien. On parle juste du virus. Elle me demande brièvement comment se sont passés mes quelques jours à Cuba mais je sens que ni elle ni moi n’avons vraiment envie de parler de ça. Selon elle, les médecins à Mahahual n’ont pas encore décelés un seul cas, elle dit se sentir plus en sécurité ici que nulle part ailleurs. Elle travaille pour une association, elle est biologiste. Ils vont la payer ce mois-ci encore mais elle ne sait pas pour la suite. On vient de lui offrir une offre de travail en Colombie, son pays d’origine, et elle pense l’accepter si elle peut partir d’ici dans les prochaines semaines.

18h :

J’apprends par ma mère sur Whatsapp que la personne de ma famille qui était contaminée vient de décéder… Ma première réaction a été d’écrire à mon compagnon pour lui dire de rentrer à la maison et de ne plus aller travailler. Je sais qu’il ne peut pas et qu’il doit continuer.

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