Ethnographie confinée d’un exode résidentiel vers la mer et la campagne

Chronique d’une cohabitation en période de crise. Épisode 1 : Contexte et émergence d’un phénomène de mobilité

Éléments contextuels d’une crise mondiale et de son arrivée en France

Mercredi 25 mars 2020. Voilà plus d’une semaine que la France, dans le sillage de l’Italie et avant certains de ses voisins européens, est entrée dans une période de profonds bouleversements de toutes ses activités. Alors que les regards sont tournés vers les hôpitaux et l’avancée des chercheurs pour vaincre le COVID-19, chacun s’accommode, avec plus ou moins de facilité, des injonctions en faveur d’une réorganisation du quotidien. Une grande partie des entreprises a progressivement mis en place le télétravail de ses employés, d’autres ont temporairement – ou définitivement – cessé leurs activités. De leur côté, mes collègues enseignants se saisissent des outils numériques pour assurer la continuité des cours et des services pédagogiques du second semestre. Les recherches portant sur les impacts sociaux de la crise, comme celles touchant aux domaines de la santé et des enjeux épidémiologiques, n’ont pas attendu de voir poindre la promesse de financements et s’est progressivement saisie des phénomènes et des questionnements émergeants. Parmi ceux-ci, la MSH-Alpes a lancé, dès le 17 mars, un appel à constitution d’un collectif de travail interdisciplinaire en SHS, intitulé CODE-VIRUS (Coordination interDisciplinaire pour l’Étude de l’impact sociétal du CoronaVIRUS). « L’objectif de ce collectif sera de suivre, documenter et anticiper collectivement et de manière interdisciplinaire les conséquences de la pandémie sur nos modes de vie, nos organisations et nos territoires », précise l’appel. C’est dans ce contexte que j’ai rejoint une équipe composée de chercheurs et d’étudiants de cinq pays différents, dans le but de produire collectivement une trace et une réflexion des évènements et des bouleversements sociétaux, induits par la crise et par les mesures de confinement. 

Projet réflexif : chronique d’une cohabitation en période de crise 

Il se trouve que, jusqu’à présent, mes recherches n’avaient jamais eu le moindre lien avec une quelconque dimension de crise sanitaire. En revanche, ma thèse (soutenue il y a un peu plus de trois mois) a été l’occasion d’aborder des thématiques dont ce nouveau champ d’investigation devrait permettre de se ressaisir. Il pourrait être ainsi question de résistance, de résilience, des formes d’habiter, des mobilités, etc. D’ailleurs, c’est sur un autre type de crise que mes réflexions se sont focalisées dans le cadre de ma thèse ; celle des mouvements anti-touristes et la montée de tourismophobie en Europe. S’il pourrait sembler bien dérisoire d’interroger, aujourd’hui, les mobilités touristiques et les conséquences en termes de cohabitation entre visiteurs et visités, c’est, au contraire, un questionnement tout à fait renouvelé qui émerge. En effet, dès le week-end des 14 et 15 mars, et de manière plus criante les lundis 16 et mardi 17 mars, l’enchaînement des évènements et l’institution d’un confinement à l’échelle nationale ont poussé un certain nombre de Français.e.s à gagner les gares, les aéroports et les routes pour rejoindre un lieu de confinement différent de leur résidence principale. Les témoignages n’ont alors cessé de se multiplier, dans les médias et sur les réseaux sociaux numériques, pointant du doigt l’envahissement par cette population « étrangère » – souvent définie comme citadine si ce n’est Parisienne –, leur appropriation des ressources (notamment alimentaires), ainsi que le risque de contamination et de saturation des hôpitaux que l’arrivée de ces potentiels nouveaux malades pouvait représenter. 

Éléments de questionnement

Loin de prétendre balayer l’ensemble des interrogations possibles d’un phénomène dont personne ne sait vraiment comment il évoluera, cette énumération des questions permet d’introduire et de structurer la réflexion.

À l’échelle nationale, comprendre l’ampleur des déplacements ayant eu lieu autour du 16 mars 2020 vers des résidences secondaires ou des lieux de villégiature dans le but d’y passer la période de confinement pousse à s’interroger sur le nombre de personnes concernées. Ce déplacement s’apparente-il à un exode ? Qui sont les femmes et les hommes ayant fait le choix de s’exiler dans l’urgence ? Quel lieu de vie ces personnes ont-elles quitté ? Et où se sont-elles rendues ? Que leur offre ce cadre de vie en comparaison du premier ? Comment s’est prise la décision de ce déplacement dans l’urgence et dans quelles conditions s’est déroulé le voyage ? Arrivées sur place, comment ces personnes ont-elles été accueillies ? Et comment se déroule la cohabitation avec les populations locales vivant sur ce territoire à l’année ? Par ailleurs, comment se déroule leur quotidien pendant la période de confinement ? Télétravail, loisirs, sociabilités (numériques) nouvelles : quelles activités régissent leur quotidien ? Regrettent-ils leur décision ou estiment-ils avoir fait le bon choix ?

Quant aux locaux, il est intéressant de comprendre leur perception de cette arrivée d’ « étrangers », de résidents secondaires ou de touristes en dehors d’une période de vacances scolaires. Comment le voisinage a accueilli ces « exilés » et comme les perçoivent-ils ? Qu’en est-il des soignants et des commerçants, notamment ? Quelles conséquences la présence de ces nouveaux arrivants a-t-elle sur leur travail en cette période de crise ? 

D’autres questions plus globales peuvent également être posées et nécessitent le croisement avec d’autres données, notamment quantitatives. Elles peuvent d’ailleurs s’enrichir d’autres approches disciplinaires. Il s’agit, par exemple, de s’interroger sur l’incidence de propagation du virus induite par ces mobilités en période de crise. 

L’ensemble de ces interrogations vise à enrichir la compréhension des mobilités observées, dans le contexte de l’urgence sanitaire liée au virus COVID-19, vers des lieux de confinements différents de la résidence principale. Le travail de réflexion proposé à travers la rédaction de ces chroniques ethnographiques interroge les raisons, les conditions, les enjeux et les conséquences de cet « exode ». 

Le défi méthodologique ou la nécessaire adaptation de la chercheure confinée

Le contexte actuel de confinement retire aux ethnologues l’accès à la matière première de leur travail – le terrain – poussant ainsi les chercheurs à adapter leur méthodologie d’enquête. Alors que la constitution de dossiers en vue d’obtenir un contrat post-doctoral à l’étranger m’accaparait pleinement depuis plusieurs semaines, le contexte actuel m’a poussé à rebattre provisoirement les cartes de mes projets pour le futur. Entre deux rédactions de dossier, je vais donc tenir une chronique portant sur des objets qu’il me sera possible d’explorer dans la limite de mes propres conditions d’accès au terrain en période de confinement.

À propos, précisément, de ces conditions de travail, il m’a semblé important de décrire ma propre situation puisque, d’une part, étant donné le contexte de confinement national, l’enquête n’est pas dénuée d’une certaine dimension impliquée. D’autre part, il se trouve qu’en tant que Parisienne originaire d’une région touristique, je reçois, depuis six jours, les échos de tensions provoquées par l’arrivée de touristes et de résidents secondaires en Vendée, département où j’ai grandi.

L’enquête devrait donc s’établir sur la base d’entretiens semi-directifs auprès d’hommes et de femmes ayant choisi, seuls, en couple ou en famille, de quitter temporairement leur appartement ou leur maison principale pour passer la période de confinement dans une autre région. Elle prévoit d’interroger, également, des locaux (habitants, maires, infirmiers ou commerçants, par exemple) acceptant de témoigner de l’arrivée et de la cohabitation avec ces voisins, patients ou clients. Bien que le protocole de recueil de données ait toutes les chances d’évoluer en fonction de l’accès (distancié) au terrain, j’envisage de mobiliser les enquêtés pour me fournir, en plus de leurs témoignages, des éléments visuels (photographies, vidéos, plans, cartes, etc.) de leur environnement et de leurs éventuelles mobilités. 

Cette chronique se veut donc une expérience ethnographique et un support de témoignages qui viendront, je l’espère, enrichir les réflexions et les archives permettant de saisir les phénomènes que nous sommes toutes et tous en train de vivre. 

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