Enquête thématique : L’hôpital au cœur et la crise au ventre – I. Écrit initial(tique ?)- Marie, France

Je fais partie de ces gens appelés ces derniers jours « héros », hier anonymes, tout comme demain. Aujourd’hui visibles, omniprésents dans nos esprits, ostensiblements mis en avant dans les médias, sur les réseaux sociaux et gentiment remerciés depuis les fenêtres et les balcons. Parfois encensés, parfois insultés, souvent impuissants. Lacrymatoires, étais, exutoires, pansements et couperets. Réceptacles de toute sorte d’émotions, de la plus grande joie au pur désarroi. Parfois annonciateurs de bonnes nouvelles, parfois pas, portant avec nous les espoirs de vie et la mort. C’est un peu emphatique non ? Loin de faire la pluie et le beau temps, de repousser les maux, la mort ou le sort, nous essayons de pallier les dysfonctionnements des corps, de soulager les esprits si cela est possible, d’être présents lorsque rien d’autre n’est utile. Absents aussi, souvent même, car limités par nos capacités ou plutôt notre incapacité à l’ubiquité.  

Aujourd’hui, les gens en prennent conscience. Il y a des petites mains qui œuvrent dans l’ombre pour que la société ne se grippe pas… dans tous les sens du terme. Cela ne durera qu’un temps, heureusement, car demain chacun reprendra le cours de sa vie. Mais non sans être ébranlé par cet instant, infime moment de vacillement, de doute. Cette période est une entaille révélant le sang sous l’armure fallacieuse des Hommes. Faillibles, nous avons été violemment ramenés à notre finitude et surtout à notre vulnérabilité.

 Aujourd’hui, va être une longue journée, épuisante, une nuit interminable, à courir encore et encore. Courir après la vie. Pas la nôtre, quoique. Aujourd’hui, le temps s’est arrêté, accéléré. Il est disruptif mais étiré, comme nos vies. Rires, larmes, découverte de nouvelles capacités, mais aussi de limites insoupçonnées, de solidarité, d’égoïsme. Je vous propose, sur les prochaines semaines d’investir le monde qui est le mien, en dehors de l’anthropologie et de mon appartement pendant ce confinement : le monde soignant, le monde de l’hôpital.

Je m’appelle Marie, j’ai 27 ans et je suis à la fois étudiante en anthropologie et infirmière (vacataire) dans un hôpital de la région parisienne. Jours, nuits. Je travaille tantôt dans les services qui assurent la continuité des soins, tantôt dans ces unités appelées COVID. Comment, dans cet univers aujourd’hui en ébullition, est vécue la crise sanitaire ? Que voit-on de cet univers souvent opaque qu’est l’hôpital ? Que pense-t-on dans ce petit monde, ce microcosme des services de soins ? Que ressent-on dans ces micro-sociétés, ces équipes soignantes ? Partagés d’abord entre stupeur et désir d’agir, la peur et la solidarité, les personnels des hôpitaux se sont petit à petit organisés. Une semaine après son ouverture, la première unité COVID de l’hôpital où je travaille est opérationnelle : matériel, personnel, protocoles, organisation. 23 patients y sont accueillis depuis le 13 mars. Aujourd’hui, il y a quatre, bientôt cinq unités dédiées aux soins pour les patients atteints du corona virus, et peut-être plus ensuite. La réanimation a doublé sa capacité d’accueil. Les urgences voient les cas affluer, aussi parmi les soignants. Pourtant, la plupart des autres secteurs ne sont pas prêts, physiquement et psychologiquement.  Je vais vous parler du positif et du négatif, des difficultés et des réussites, des guérisons et des morts, parce qu’ils sont nombreux et seuls.

Aucun soignant n’est un héros. Pas de super pouvoir, d’endurance extrême, de corps surentraîné ou génétiquement modifié. Pas de savoir inébranlable, de grâce divine ni de panacée, pas même de croyance uniforme et absolue en la médecine. Juste humains. C’est d’ailleurs là notre force et notre faiblesse. C’est d’ailleurs là qu’est l’intérêt d’une immersion anthropologique, d’une enquête ethnographique. Prendre de la distance sera difficile. Mon écriture trahira les doutes, les attentes, les espoirs mais aussi les désespoirs et les petites victoires qui constellent un quotidien disloqué, mon quotidien, celui surtout de mes collègues, parfois amis. Il ne s’agira d’un récit linéaire. Les idées pourront évoluer, se nourrir de données, d’observations et d’expériences, au fil du temps. Tantôt révoltés, tantôt résignés, tantôt confiants ou las, ces écrits seront emprunts de ce qui me paraît aujourd’hui nécessaire, l’envie de partager et la joie de communiquer. Je ne peux me départir de ce que je suis, je vais donc l’utiliser pour témoigner de mon vécu parfois, de celui de mes collègues surtout, et des réflexions qui peuvent naître d’une situation qui nous oblige tous, à chaque instant à nous adapter. Il y a déjà trois ans, un médecin m’expliquait à propos des professions de soin : « on essaie de faire des moules, ça ne marche pas et ça nous oblige à tous de nous adapter, tous les jours, à tous temps, et à toute heure et ça c’est difficile. ». Véridique il y a trois ans, c’est encore plus prégnant aujourd’hui. Je vous invite donc dans ce monde de l‘adaptabilité, mais aussi de la résistance. Je vous propose d’arpenter le chemin de la science médicale, sertis d’une myriade de croyances ; de voir se jouer des comédies et des drames, dans cet espace hors du temps, où l’on ne dort jamais, où l’on vit avec la mort en défi.

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