« Koulchi Bellah » Tout est fermé : la mosquée aussi!, Salomé Chicheportiche, 25 ans, Oran, Algérie, n°1


Vendredi 20 mars 

« Chouf chouf à la fenêtre, il y a la police »

Oran, dans le quartier de Hai el Yasmine, au milieu d’immeubles bleus et blancs, hauts de dix étages, en face du Centre de Recherche en Anthropologie Sociales et Culturelle et de notre fenêtre, se trouve un terrain de foot. Il est un peu plus de 18h quand la police interrompt le match de foot d’une équipe à la couleur orange et d’une autre à la couleur jaune. Nous – Souad, Fatima, Mohamed et moi – sommes à la fenêtre en train de regarder ce qu’il se passe. La police demande à chacun de rentrer chez soi.« Plus de rassemblement à partir d’aujourd’hui ». Le match de foot est donc arrêté. Ainsi, les bras ballants, nous voyons garçons et hommes rentrer chez eux. Quant à nous, nous rentrons nos têtes à l’intérieur et Mohamed referme la fenêtre. 

Ici, je suis venue étudier comment se partage un espace domestique, comment on accède à un espace à soi quand on vit à plusieurs un intime partagé, ce qui doit faire écho à beaucoup de personne aujourd’hui.

Plus tard, nous rouvrons cette même fenêtre, celle que nous avions ouverte pour observer la police disperser les footballeurs. Cette fois-ci, nous écoutons le muezzin parler en dehors de l’Adhan, (l’appel à la prière). Il demande à chacun- surtout les hommes puisque les femmes prient d’ordinaire à la maison – de ne pas venir à la mosquée car celle-ci est désormais fermée. Quelques heures plus tard, Mohamed, qui était à priori sorti, rentre dans l’appartement. Et bien lui, quand on lui dit de ne pas y aller, il y va. Il revenait de la mosquée fermée, enfin pour être plus précise il revenait d’à côté de la mosquée. Ne croyant pas que la mosquée pouvait fermer ses portes, il est allé voir de ses propres yeux. C’est alors qu’il est tombé sur un groupe d’hommes (tout aussi curieux que lui) équipés pour faire la prière. Il a donc prié avec environs dix autres hommes, à côté de la mosquée. Quand je lui demande pourquoi y être allé, il m’explique avoir un lien particulier avec la mosquée et que c’est important pour lui comme pour les autres de s’y rendre. Il me confie avec un grand sourire, qu’ici il n’est pas autorisé de prier dans la rue. 

Puis, la musique retentit et met par conséquent fin à notre discussion. 

« Polona, Corona »[1] . Tout le monde rigole. Est-ce que je dois rire aussi ? Étant donné que les nouvelles qui m’arrivent de France, ne sont pas très gaies. 

Samedi 21 mars 2020

            Je commence à être vraiment inquiète, tout le monde me rit au nez quand je parle de ne pas aller voir la mère âgée de Najet. « Ici, il n’y a pas le Coronavirus » me clame-t-on à plusieurs reprises. Il n’y a qu’un médecin contaminé, venu d’ailleurs, qui a été confiné à l’hôpital… Alors tout le monde continue à sortir comme bon lui semble. A table, nous continuons de partager l’unique verre d’eau, l’unique serviette pour s’essuyer mains et bouche, ainsi que les assiettes dans lesquelles on mange avec nos mains, sans les avoir forcément lavées avant.

Après avoir mangé, on s’installe confortablement dans les canapés pour regarder un peu la télévision.

Sur la chaine de télévision nationale, on voit la vidéo d’un homme à l’hôpital avec un masque dans un lit, s’exprimant difficilement, expliquant qu’il faut faire attention. Puis des malades dans des lits en Italie. « Oh miskinin » (les pauvres). Ensuite, des vidéos de personnes qui s’occupent de façon ingénieuse, confinées chez elles, font rire tout le monde dans le salon. Tout s’enchaine très vite. Des images de journalistes qui tombent, qui s’effondrent de fatigue. Une séquence où l’on entend un bébé parler à côté d’un journaliste. Tout le monde rit encore. On est choqué, surprit, on rit, puis vient le clip de Soolking et Cheb mami qui enjoue tout le monde et fait danser Fatima et Souad. 

Dimanche 22 mars 2020

« Koulchi Bellah » Tout est fermé 

            En sortant de la cuisine, nous apercevons une grande flaque d’eau devant la porte d’entrée. Fatima s’empresse donc d’aller chercher une raclette, puis ouvre la porte pour voir d’où vient l’eau. Tout d’un coup, il y a beaucoup de bruit. Là, j’aperçois cinq femmes en train de laver le sol de l’étage. Je vais plus loin munie d’une raclette pour aider. D’autres femmes s’occupent des escaliers. Toutes les voisines se sont mobilisées pour désinfecter l’immeuble, Fatima me fait signe d’aller chercher la javel. J’y vais en courant (prudemment quand même parce que le sol est mouillé). Je me sens vraiment dans l’urgence, sûrement due à ce travail rapide et maîtrisé. En revenant, elle me prend la javel des mains et commence à en disperser partout dans l’étage et dans les escaliers, avec un geste rapide allant de droite à gauche. Les autres femmes la remercient. Puis, Fatima retourne dans l’appartement et revient avec un chiffon imbibé de javel pour nettoyer la porte d’entrée, les serrures, l’encadrement de la porte et la poignée. Les enfants sortent des appartements, regardent leurs mères, leurs sœurs et leurs voisines s’efforcer de faire descendre l’eau javellisée dans les escaliers. 

Pendant ce temps, tout est calme dans notre appartement. Plus tard on sortira pour aller à la poste.

 « « Jamais on a eu ce problème de transport. Au moins ils peuvent laisser le tram ou les bus » (Fatima)  Plus de transport à Oran.

À la poste, il y a du ruban adhésif par terre qui indique une distance à respecter d’un mètre entre les gens faisant la queue. Comme je me tiens à côté d’Amina, quelqu’un vient me demander de m’écarter. Un homme s’occupe de veiller à ce que chacun respecte sa place. Un autre homme se promène et distribue du gel antibactérien aux personnes désirantes. Je ne pourrai pas deviner la profession de ces deux hommes mais je suppose qu’ils sont employés par la wilaya. Une affiche est collée sur le mur disant : « svp mettez du gel et gardez la distance » en français et en arabe. Plusieurs personnes portent des masques, d’autres des gants et certains se cachent le visage avec un foulard ou avec le haut de leur pull. Pendant que d’autres, comme Fatima, Amina et moi, n’ont rien. Néanmoins, pour remplir les chèques chacun se prête des stylos. Quelqu’un me touche l’épaule, je me retourne. Un vieil homme, main devant la bouche, me demande un stylo. Je n’en ai pas. Il le demande à quelqu’un plus loin, puis reviens, stylo en main, pour que je remplisse son chèque. Je saisi donc son stylo et prends en dictée ce qu’il veut écrire. Afin de vérifier ce que j’écris son visage se rapproche de plus en plus de moi. Il se justifie en me disant avoir oublié ses lunettes. Une fois terminé, il me remercie et me pince la joue en me disant que je suis une bonne fille bien élevée : depuis quelques minutes il n’avait plus sa main devant la bouche et la distance sociale n’avait plus d’importance. 

Contre les murs de la salle se trouve des sièges très proches les uns des autres. Les personnes les plus âgées y sont assises côte à côte : corps serrés et emmitouflés. 

L’homme de la protection civile avec qui j’ai discuté sans aucune distance particulière (lui, portait un masque), me dit que je suis mieux ici qu’en France, dans la mesure où il n’y a pas de mort à Oran, ni de cas encore. 

Lundi 23 mars 2020

Aujourd’hui, ce qui nous tracasse c’est qu’il n’y a plus de chihuahuas (marque de sachet de graines de tournesol) à l’épicerie. Et selon Fatima « ça ne sent vraiment pas bon » pour la suite. 

Mardi 24 mars 

Corona fait rire, corona, corona on n’entend que ça : « Corona à médina jedida, corona au hammam, corona la javel, hé Corona »

Quand je fais part de mon inquiétude, j’ai l’impression de passer pour une petite nature, pour quelqu’un de faible, qui a peur des choses, qui n’est pas fort. Quand je tousse, on rigole, belek (attention et/ou peut-être) Salomé Corona, si je me touche le front, on rigole, belek Salomé Corona. C’est devenu une blague entre nous. En même temps, pour certains membres de la famille, les personnes contaminées par le coronavirus en Algérie, sont celles qui viennent du Maroc et de Marseille[2] , enfin celles qui ne viennent pas d’Algérie, celles qui sont donc comme moi, extérieures au pays. 

L’extérieur, la rue, je n’y vais plus. Le seul lieu public où je me rends souvent c’est celui de Facebook. J’y lis régulièrement les commentaires sur la page de l’ambassade de France d’Algérie, en plus de communiquer avec mes amis.

Depuis plusieurs jours je prends des captures d’écran de certains commentaires, je ne sais pas encore ce que j’en ferai mais la situation est assez hallucinante et rocambolesque. 

Comme le commentaire de M.S. : « Et si je vous dis qu’à l’aéroport d’Oran la place dans une file d’attente se négocie avec un gros billet en euro ? Même les dames pipi des toilettes de l’aéroport sont dans le coup. Un vrai trafic !!! Honteux !!! Scandaleux !!!!La France n’a envoyé personne de son ambassade pour gérer ses ressortissants. »

Jeudi 26 mars 20

On regarde des vidéos de personnes qui parlent de manière humoristique du coronavirus face à la caméra de leur téléphone. De réels sketchs qui font travailler les abdos de toutes les filles de la maison.

Plus tard dans la journée, Fatima nous avertit qu’il y aurait deux personnes contaminées à Hai el Yasmine, « mais on ne sait pas si c’est vrai », car cette information vient d’un compte Facebook.

Puis, on commencera à compter le nombre de personnes contaminées. Les textes chantés du coran résonnent dans la maison. Fatima m’avoue demander dans ses prières que Dieu fasse quelque chose contre ce virus. On rigole moins et on en parle moins. 

« Tu as peur toi ? » me demande Mohamed


[1] Musique souvent écoutée

[2] 648 algériens ont été rapatrié à Oran par bateau au départ de Marseille.

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