31 mars, Saskia, épisode 2 : addictions

On pourrait croire que cette période de confinement permet d’avancer sur le travail en retard. Malheureusement,  il n’en est rien. Pour ma part, ce n’est pas lié à un surcroit de télétravail – presque pas de cours ce semestre – ni à l’école à la maison : j’étais en quarantaine dans ma chambre jusqu’à ce lundi 30 mars, à distance respectable des enfants et de leurs devoirs. Ce que le confinement révèle, comme le note l’anthropologue David Berliner, c’est que s’isoler pour écrire, et parvenir à le faire, c’est choisir de renoncer aux plaisirs d’une sortie, d’une soirée en famille, d’un dîner avec des amis pour se concentrer sur l’écriture. Or, pendant cette quatorzaine, j’ai fait mon travail d’enseignante, de militante, mais je n’ai à peu près rien écrit ni pensé. En revanche, j’ai été en permanence connectée aux réseaux sociaux, aux nouvelles immédiates, de mon quartier ou du monde, en relation permanente avec un extérieur, alors qu’il y a quelques mois, j’aurais rêvé de profiter de ces moments de solitude ! Ce fut le vide, matinée de l’angoisse d’avoir ramené possiblement le virus avec moi, et ne sortir de ma chambre qu’armée d’un pchitt javel, moi qui n’utilise que le vinaigre depuis mon enfance… On peut considérer ce moment comme une expérience intéressante. Par exemple, cela m’a permis de comprendre un peu ce que signifiait la fameuse « addiction »  aux réseaux sociaux sociaux pointée par tant d’observateurs : la peur de manquer la moindre information, le moindre post. Mais pour être honnête, cette addiction n’a pas commencé avec le confinement : elle débute il y a plusieurs mois avec la campagne électorale des municipales, Facebook en particulier étant l’un des espaces de débat voire de combat politique contemporain. Ainsi, la plupart de mes 1200 « amis » (quelle farce) sur ce réseau sont des Dionysiens et la campagne, avec ses petites phrases et ses grandes polémiques y a fait rage. 

un covid « sans égard pour le statut social « 

Toutefois, depuis le 16 mars, les réseaux ont basculé vers une autre focalisation : Coronavirus. J’emploie le terme Coronavirus et -non covid19, à dessein : certains seulement sont concernés par le covid, la maladie, mais nous sommes tous affectés par le Corona, et ses effets sociaux, dont le confinement, mais aussi, par exemple la suppression des 35h et des congés payés, ou encore la baisse de la pollution dans le monde. Corona est un sujet politique, sociologique, anthropologique, écologique, plus que ne l’est, ou ne devrait l’être, logiquement, le covid 19. Le corona est social : il tend les inégalités et les violences de toutes sortes jusqu’à l’insupportable, pour celles et ceux qui sont confinés chez eux, ou plus encore dans la rue, pour celles et ceux qui subissent violences conjugales ou harcèlements policiers lors des contrôles d’attestation. Le covid 19 -la maladie – semble socialement plus égalitaire : comme l’expliquait le président du Sénégal dans son allocution télévisée annonçant le couvre feu sur tout le territoire :  « il n’a pas d’égard pour le statut social »:  il s’abat également sur les puissants. Notons tout de même que les professions les plus exposées ne sont pas celles des puissants : ce sont ceux et surtout celles qui prennent soin – soigner, mais aussi nourrir et nettoyer : infirmière et aides soignantes, caissières et femmes de ménage. Mais il est une autre catégorie, plutôt privilégiée, plus puissante et essentiellement masculine, qui est cette fois particulièrement exposée : les hommes politiques. Depuis une semaine, les nouvelles des décès alternent entre des femmes soignantes ou nourrissantes, et des hommes politiques âgés. Si un commentateur à l’écharpe rouge a cru bon d’indiquer que Devedjan était le premier homme politique décédé du covid 19, c’est sans doute qu’il ne considère pas les maires et leurs adjoints moins médiatiques comme relevant du personnel politique. Pourtant, dans les baronnies du PC, c’est l’hécatombe: des hommes, surtout, souvent rescapés de guerres et de conflits qui ont forgé leur conviction, partout, s’éteignent. Plusieurs fois par jours, ma page facebook annonce le décès d’un responsable politique, associatif, sportif, syndical proche de mon réseau amical et politique. Le premier tour est pointé du doigt. Selon le gouvernement, le maintien aurait été validé par le comité scientifique. Certains des membres de ce comité admettent qu’ils ont donné un avis, mais refusent de dire lequel, alors qu’on connait le rôle décisif joué par LR et le Sénat. Les élections ont certainement été un vecteur important de propagation mais le moment de contamination pour les élus et les militants, est bien plutôt et plus tôt : la campagne électorale, avec ses innombrables réunions, distributions et poignées de main sur les marchés, porte-à-porte et accolades de toutes sortes.

Des élections coronavirées

La semaine qui précédait le premier tour, il serait malhonnête d’affirmer que toutes et tous étaient contre la tenue de ces élections. Le 12 mars, le message du député LFI Coquerel intimant le gouvernement à reporter les élections, m’avait fortement ennuyé, comme beaucoup d’autres. Le vendredi 13 mars, je croyais savoir, de source sûre, comme on dit, que les élections seraient reportées, et je venais de boire une bière avec une colistière dans un bar dionysien bondé de militants et de candidats de plusieurs listes en concurrence, qui se consolaient de cette annonce à venir, lorsque je me rendis à la réunion de la direction de campagne. C’est à 20 h, serrés les uns contre les autres devant la télé d’un hôtel devenu social que notre équipe de campagne compris que le scrutin du 15 mars aurait bien lieu. Sur le moment, il faut l’avouer, nous étions tous soulagés : tant de nuits et de jours et de semaines, il fallait qu’on en finisse! c’était une bonne nouvelle : le coronavirus n’aurait pas raison de la politique et de la démocratie ! Nous passâmes une partie de la la nuit à coller et décoller et recoller les affiches de campagne : ultime folklore électoral avant le silence médiatique du samedi. Avec l’annonce de la fermeture des écoles, des bars et des commerces non indispensables prévues pour le lundi, le doute s’est progressivement installé et la plupart ont mis en place les gestes dits barrières s’ils ne l’avaient déjà fait. Pourtant, lors du scrutin, nombreux étaient encore ceux qui moquaient  les mytho, les paranos, les « flippées », qui, comme moi, qui assesseur adjointe dans une maison de retraite, nettoyait et renettoyait la table de vote et la règle de signature des votants, répéter à en hurler aux électeurs d’utiliser le gel hydralcoolique, tandis qu’un autre assesseur se targuait en riant de continuer à faire la bise. Ce jour là, tandis que je tamponnais les cartes d’électeur, j’ai raconté des histoires d’ebola pour secouer un peu mes collègues, et je suis passée pour indument professorale, totalement alarmiste voire carrément chiante, faisant de surcroît prendre des risques à la démocratie avec mon pschitt javel susceptible de tâcher les cahiers et les enveloppes. De plus en plus inquiète au fil de la journée et alertée cette fois de la fermeture des frontières du Sénégal, je filais trouver un billet d’avion avant de rejoindre la mairie pour l’annonce des résultats qui devaient être révélés en petit comité. Cette consigne n’empêcha pas nombre de candidats de se presser dans la salle des mariages, et de s’invectiver avec forces postillons – toutefois, il n’y eut pas de bagarre comme en 2014 ou les services d’ordre du PC et du PS – 2 clubs de boxe dionysiens – en étaient venus aux mains. Que dire de la réunion de liste qui a suivi? Nous étions une bonne vingtaine dans une minuscule salle à discuter politique et stratégie, c’était passionnant et totalement irresponsable. Tout le monde avait oublié les plus élémentaires règles de distanciation physique que nous avions pourtant préconisé tout le jour durant. Ce soir là, nous nous fichions du covid 19 – la maladie – , seulement concentrés sur nos 18% – score non déshonorant mais pas à la hauteur de nos espérance. Nous nous fichions du covid 19 mais étions préoccupés du coronavirus et de ses effets sur la vie des plus précaires, des mal logés, sur l’abstention du jour, sur les discussions pour le deuxième tour. Au lieu de participer aux négociations du lendemain, je partis à l’aube pour le Senegal, pour une mise en quarantaine qui finit ce jour mardi 30 mars. Entre les deux, pendant cette quatorzaine d’incapacité productive, rivée sur les réseaux sociaux, j’ai pu observer, fascinée, la manière dont une bonne partie de la France s’est mise à débattre de l’efficacité ou non de la choloroquine – hydroxi ou pas, avec ou sans antibiotique, avec ou contre le professeur Raoult érigé en sauveur, tandis que le gouvernement s’enfonçait dans les annonces mortuaires et l’art de se dédire. Popcovid contre scientocorona : malgré certaines dérives complotistes, sans doute inéluctables, cette intense moment de débat public fut passionnant à observer et je tenterai de l’articuler ici dans le prochain post, à la manière du Bruno Latour de petite sociologie des sciences. pastiche d’un pastiche sans doute, mais Lakatos et Feyerabend veillent sur nous.

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