« Le don en contexte de crise sanitaire et sociale » Clara Malbos Mexique, Mahahual, n°2

Le 1 avril 2020  à 13H

J’ai du mal à écrire aujourd’hui. Je n’arrive pas à me concentrer, à rester devant mon ordinateur. Moi qui étais habituée à avoir la maison pour moi toute seule et  à m’étaler dans le salon avec mon ordinateur et mes livres sans personne pour me déranger, je me retrouve à partager mon espace de travail avec 4 autres personnes : mes deux colocataires, mon compagnon et un ami qui n’a plus de logement car il a perdu son travail et dort donc sur notre canapé. Tous sont officiellement sans emploi jusqu’à nouvel ordre. Je me retrouve donc assise à la chaise du bureau de ma chambre avec deux ventilateurs rivés sur moi.

Pour m’échapper de cet espace et essayer de trouver un peu de calme, je décide de passer mon niveau 1 de plongée en apnée cette semaine. La méditation ou le yoga n’ont jamais été mes activités de prédilection mais je pense que maintenant plus que jamais, il faut que j’apprenne à m’armer de patience, et quoi de mieux pour cela que d’arrêter de respirer le temps de quelques minutes en observant la faune marine. Mes préoccupations me semblent alors bien loin de mes amis et de ma famille  qui – comme Saskia l’a écrit – font un jogging dans un périmètre de 1 kilomètre carré où comme l’écrit Marine vont donner main forte à l’EHPAD de leur quartier…

Ici l’isolation totale est impossible : Andrés Manuel Lopez Obrador (le président du Mexique) incite les habitants à rester chez eux mais explique qu’il ne peut pas mettre en place des mesures d’urgences et d’isolations  telles qu’elles ont été prises dans les pays  « du premier monde [1]». Selon lui, trop d’habitants vivent au jour le jour et ne peuvent se permettre de rester chez eux sans travailler.

À Mahahual pourtant, un très grand nombre de famille n’a plus de travail. Le centre communautaire du village organise en ce moment des collectes de nourritures pour aider ces personnes-là.  La directrice du centre, Maria – avec qui je travaille souvent – m’a demandé de l’aider. J’attends de finir officiellement mes 14 jours d’isolation pour y aller. En attendant, je fais ce que je peux en envoyant de la nourriture…

On voit sur la page facebook du centre communautaire des photos des dons, des donneurs et des receveurs de nourriture. Tous ces échanges sont ritualisés d’une manière bien spécifique. Chaque donneur inscrit son nom sur un registre et chaque famille receveuse inscrit le sien (une amie qui y était hier m’informe qu’il y a pour l’instant environ 170 familles receveuses inscrites). Je ne peux m’empêcher de penser à la théorie de don/contre don de Mauss : donner – recevoir – rendre -. Chaque membre qui donne de la nourriture pourra voir, par la suite, sa photo exposée fièrement sur tous les réseaux sociaux de Mahahual.On retrouve également ici la notion de prestige très bien décrite dans le Potlach…  De ce que j’ai pu observer sur les photos, tous les donneurs sont des étrangers vivants à Mahahual et tous les bénéficiaires des mexicains.

Je fais ma recherche sur les rapports de pouvoir et de domination entre les différents membres de la communauté et je ne peux m’empêcher de voir ici une tendance qui me pose certaines questions. Ces actes de solidarité sont nécessaires plus que jamais en ce moment mais quels messages envoient-ils ?  Est- ce qu’ils montrent à la communauté que seuls les « gringos » comme on les appelle ici ont encore un capital économique et peuvent donc aider le reste de la communauté ? Que ce sont les occidentaux qui viennent sauver les mexicains ? Que sans eux ils ne s’en sortiraient pas ??

Je suis moi même allée acheter de la nourriture quand j’ai vu ce que Maria avait commencé à mettre en place. J’en parlais avec Juliera ma colocataire et elle me disait qu’en même temps les gringos qui viennent à Mahahual pour quelques mois on souvent beaucoup d’argent et elle trouve ça bien qu’ils en fassent bénéficier le reste de la communauté…Bon pas grand chose à répondre à ça…

Malgré tout je reste dubitative à ces élans de solidarité. Je vous pose donc la question : Est- ce trop délicat de réfléchir de cette manière alors qu’on est réellement en crise dans beaucoup d’endroits du monde en ce moment, ou alors est-ce légitime en tant que chercheuse d’établir ces pistes de réflexions ?

20h

On revient de la pêche. Grand succès ! Six poissons lions capturés au harpon tout à l’heure ! On va bien manger ce soir. J’entends tout le monde dire ici que si c’est la fin du monde et qu’il n’y a plus rien à manger, on pourra toujours se nourrir des produits de la mer, ça me fait un peu rire mais en même temps, ça m’inquiète légèrement. La route qui mène à Mahahual vient d’être bloquée par les autorités locales. Seuls les commerçants peuvent venir nous livrer la nourriture (et pour combien de temps) mais plus aucune personne étrangère à la communauté peut entrer.


[1] Je n’avais jamais réalisé jusqu’à ce discours que finalement, quand en occident on entendait l’expression « tiers monde » pour désigner les pays les plus pauvres, certains pays employaient donc l’expression « premier monde » pour parler des pays les plus riches. On en apprend tous les jours…

Une réflexion sur “« Le don en contexte de crise sanitaire et sociale » Clara Malbos Mexique, Mahahual, n°2”

  1. Bonjour Clara, merci pour ce texte, et non penser les « dons » en termes de don contre don et de rapport de pouvoir n’est pas du tout déplacé ! Cela me semble même indispensable. peux etre connais tu l’ouvrage de Marc Abélès, un ethnologue chez les riches, titre idiot, mais qui porte sur la philanthropie dans la silicon valley. voire aussi l’analyse que George bataille fait du plan Marshall dans la part maudite. Et un détail, mais ce n’est certainement pas moi qui fait du jogging, cela ne m’est jamais arrivé de ma vie ;-).

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