Journal de bord: Mon quotidien à l’hôpital – n° 2 Des débuts difficiles- Marie, France

Dans ce journal de bord, je vais relater les éléments qui me semblent importants de mon quotidien à l’hôpital mais aussi lorsque je rentre chez moi. Mes réflexions, certains échanges, les situations rencontrées. Je décrirai plus spécifiquement certains éléments et d’autres seront passés sous silence, peut-être même oubliés. Je ferai un récit de certaines gardes à l’hôpital, d’autres ne seront pas mentionnées ici, faute de temps pour la rédaction, d’intérêt du fait de la répétition et peut-être parfois faute de distance.

Être lancé dans le grand bain

Le 23-24 mars 2020 : garde de nuit

Cette nuit, je travaille en service de pneumologie. Avant d’arriver, je passe voire un médecin avec lequel j’ai travaillé deux ans, en service de médecine infectieuse, Amir. Il est 19h, il est assis à son bureau, le visage pâle, fatigué, les traits tirés. Mais il est content de me voir : « Ha ! Marie ! Je te ferais bien un câlin mais bon, il paraît que ces temps-ci on ne fait ça qu’à ceux qu’on n’aime pas ! J’ai essayé avec la directrice, elle n’a pas voulu ! » dit-il avec un air amusé. Il m’explique qu’il est en train de rédiger les protocoles pour harmoniser les pratiques dans les diverses unités COVID qui ont ouvertes. Elles sont au nombre de 5 et bientôt 6. Il me parle de son emploi du temps… surchargé. « La semaine dernière, je suis parti à 22h30 le mardi et le jeudi. Ce soir… je ne sais pas trop. J’essaye quand même d’arriver avant 9h. On a du boulot. » Il ajoute : « Là j’ai eu mon week-end, ça fait du bien, même si je passe le plus clair de mon temps sur WhatsApp. On a une conversation avec les infectiologues de différents établissements et on se tient au courant des avancées, de ce que les autres mettent en place. Il faut se tenir au courant. On apprend au fur et à mesure. Mais on doit réagir vite, s’adapter. ». Il a l’air vraiment fatigué, mais on se connaît… je fais comme si de rien n’était, il le sait, mais lui aussi. Ça évite qu’il se sente obligé de dire que ça va, quand ça ne va pas. Son téléphone sonne. Il raccroche et me dit : « C’était Eliane. Elle l’a choppé, elle arrive. ». En effet, elle a tous les symptômes du coronavirus. Elle reste à distance avec un masque chirurgical : « Je vous ferais bien des bisous mais là… ». Amir lui explique qu’elle doit aller aux urgences pour faire le test, mais qu’ils risquent de la refouler. Elle repart en direction des urgences. Amir et moi parlons un peu de son protocole. Comment se protéger, comment protéger les patients, ce qu’il faut faire à leur entrée, ce qu’il faut faire s’ils s’aggravent, qu’elles sont les surveillances particulières… de fil en aiguille, nous en arrivons à la question du plaquénil, de l’hydroxy-chloroquine et de l’azithromycine. Tout le remue ménage autour du Pr. Raoult m’a donné matière à réflexion et j’aimerais connaître son avis :

« En effet, il ne faut pas se précipiter. Il y a des effets secondaires non négligeables comme l’allongement du QT à l’ECG… si on se retrouve avec des torsades de pointes, évidemment ça va poser problème. Mais on ne peut pas négliger les bénéfices. Dans la semaine, on va commencer les essais aussi. On encadrera, évidemment. »

Il est 19h30, je rejoins mon service. Nous sommes trois, une infirmière et deux aides-soignantes (AS). Le service est plein 24 patients dont 6 COVID ou en suspicion de COVID (nous sommes en attente des résultats des examens pour confirmer). Quand je fais le tour du matériel à disposition, ça se complique. Travailler avec des pathologies infectieuses, j’y suis habituée. Seulement là, nous avons une surblouse pour 3 soignantes, 2 masques FFP2 chacune pour la nuit et chacune une charlotte. Ça va être tendu. Le plus difficile est surtout que lorsque je demande à mes collègues quelles sont les recommandations et protocoles, elles n’en ont aucune idée. Heureusement qu’Amir m’a un peu briefée avant ! Avant même de commencer, j’appelle la cadre de nuit et lui expose la situation :

« Moi : Bonjour ! Voilà, j’ai une surblouse pour trois soignantes et 6 patients dont 3 sont confirmés et trois en suspicion. Les masques, on n’en a pas assez non plus, étant donné qu’on a aussi des patients isolés pour tuberculose… Est-ce que vous savez où je peux trouver un peu de matériel ?

(Blanc)

Cadre : Ok. Bon en même temps vous n’allez pas changer de surblouse entre chaque patient c’est trop. Faut quand même penser logique et penser aux autres.

Moi : Enfin ça s’appelle quand même des surblouses à usage unique pas multiple… Du coup simple question je ne risque pas de filer le COVID aux patients en suspicion s’ils ne l’ont pas réellement si j’utilise la même blouse qu’avec les confirmés, par hasard ? Deuxième question, comme les deux-tiers du service ne sont pas COVID et que les blouses ne doivent normalement pas être remises après retrait, mais jeter, si je dois aller voir un patient pas COVID après un COVID, on est d’accord que je la jette ou vous préconisez vraiment de pendouiller la surblouse contaminée et de la remette après ?

Cadre : ha… Attendez… (blanc). Ben on n’en a pas assez de toute façon… Mettez un tablier plastique par-dessus et la blouse vous la pendez bien en faisant attention à ne surtout pas toucher la face extérieure.

Moi : (Soupire) Ok mais je n’ai toujours qu’une blouse pour 3…

Cadre : Ha bha oui… bon je vais vous en ramener ! 

Moi : Ha ! Merci beaucoup ! »

Sandrine, ma collègue AS était à côté de moi. Elle rit : « Enfin retirer la blouse sans toucher le dehors c’est comme retirer le FFP2 en touchant que l’élastique, c’est de la bidouille, c’est pas une bonne façon de faire… ils se fichent un peu de nous quand même… en plus je suis sûre qu’ils ont des réserves de matériel quelque part et qu’ils nous les donnent au compte-goutte juste pour être sûr qu’on gâche pas, qu’on les utilise avec parcimonie… ». Je suis assez d’accord, mais nous n’avons pas trop le choix… Pour ce qui est de la réserve secrète, je ne sais pas, mais ce n’est pas la première fois que j’entends cela. De toute façon, je n’ai pas le temps d’entrer dans la paranoïa, il y a du boulot !

Il est 20h30 et deux patients COVID sonnent presque en même temps. Toujours pas de matériel en vue, je suis donc la seule à pouvoir répondre sans pouvoir me dédoubler. Je regarde ma feuille de transmission et je vais voir celui des deux qui pourrait être le cas le plus grave. Je mets ma surblouse, une charlotte, les lunettes de protection, un tablier plastique, un masque FFP2, deux paires de gants et c’est parti (n’ayant pas de surchaussures, je ne peux pas en mettre mais je devrais). Mais c’est la première fois en quatre ans et demi de carrière que je ne suis pas sereine. Je me sens nue, je ne sais pas si je fais bien, si je suis assez protégée. Je me sens un peu abandonnée. La nuit, nous sommes seuls. Pour la première fois, je me demande si je ne vais pas ramener ce truc chez moi et si ça ne va pas tuer mes parents… un peu extrême comme idée… mais je vois comment sont les gens à l’hôpital, comment ils meurent, comment nous les regardons juste mourir parfois… le risque existe, je le sais… d’habitude je n’y fais juste pas attention. Cette idée va me poursuivre jusqu’à la fin de mon tour. Je crois que pour la première fois, j’ai un peu peur, surtout de mal faire. Pourquoi cette fois ? Peut-être parce que j’ai l’impression de ne pas savoir ce que je fais, d’être mal informée, mal préparée. J’ai peur de propager le virus aux patients qui ne l’ont pas… J’ai les infos de ce midi qui me reviennent en tête. C’est un cercle vicieux. Je chasse ces idées, vite. De toute façon je n’ai pas le choix, il faut bien rentrer dans la chambre. Je m’habille en mode cosmonaute : sur-blouse, charlotte, masque, lunettes de protection, tablier plastique, deux paires de gants l’une sur l’autre.

 Mme L se sent oppressée. Elle a de plus en plus de mal à respirer. Sa saturation en oxygène (taux d’oxygène dans le sang) a diminué par rapport à ce que mes collègues m’ont annoncé. Je lui fais son aérosol sous oxygène 6L/min et laisserait ensuite le débit à ce niveau-là, passant de 4L à 6L/min et je réévaluerais. En même temps, elle est en hyperthermie 39.2°C… et le deuxième patient sonne toujours. Je me dirige vers la sortie, retire ma première paire de gants, ouvre la porte, la referme, retire mon tablier plastique avec la 2e paire de gants que j’avais enfilée. Je fais bien attention à ne rien toucher avec ma sur-blouse. Je me dirige vers la chambre du second patient, voir si c’est une urgence, on ne sait jamais. Je remets un tablier plastique, remet deux paires de gants et c’est parti. Il voudrait de l’eau. Pas urgent. Je lui dis que je repasserais plus tard. Je ré-enlève tablier, gants et retourne chez ma dame qui chauffe et a du mal à respirer. Je prends au passage un paracétamol, de quoi faire une prise de sang, remet un tablier plastique, remet deux paires de gants, et re-rentre. Ce manège, je vais le répéter une bonne trentaine de fois sur la nuit au minimum. De retour dans la chambre, la patiente a voulu se lever et s’est dé-perfusée. Je ressors – même procédé de déshabillage- je prends le matériel pour perfuser et je re-rentre -toujours selon le même protocole d’habillage-. Finalement, la patiente aura été stabilisée qu’après une bonne heure de soins.

 Il est 21h30 et il me reste 23 patients à voir. J’essaie d’avancer. Certains patients sont mécontents parce qu’il est tard. Ceux que je vais voir en dernier le seront encore plus. Un patient refuse même ses médicaments parce que : « Vous vous foutez de moi, il est 23h passé, c’est plus l’heure ! Vous avez fait quoi pour arriver si tard ! Vous buviez votre café ou quoi ! Vous vous prenez pour qui là à nous réveiller pour des médocs !». Ça m’énerve, vraiment. Je n’arrête pas entre les sonnettes, les gens qui vont mal, qui ont mal, qui sont tristes, les angoisses des gens notamment les COVID qui ne voient que nous de la journée, les angoisses de mes collègues, les miennes… en plus, je n’aime pas le café, je n’en ai pas bu puisque je n’ai pas posé mes fesses depuis 19h30 et je ne suis pas près de le faire puisque ça sonne encore en COVID. J’ai envie de le traîner dehors, de hurler, de lui dire que c’est un pauvre con, que s’il ne veut pas être réveillé la nuit, il n’a qu’à pas venir à l’hôpital, qu’ici ce n’est pas le club Med ! Mais je souris, je lui explique posément qu’il y a beaucoup de patients et que je n’ai pas pu faire autrement car je suis la seule infirmière du service, je m’en excuse même ( !!). Je lui explique que je lui laisse ses médicaments sur la table au cas où il change d’avis. Que s’il a besoin de quelque chose il peut sonner ou venir nous chercher. Avant que je parte, il ajoute « sonner pour venir dans deux heures ! Demain je vais parler à la cadre, vous allez voir ! ». Je serre les dents, j’ai très envie de le frapper… comme si ça allait faire quelque chose… les cadres sont aussi dépassés que nous… je respire, me calme et garde un sourire affable : « je vous suggère même d’écrire une lettre à la direction, peut-être qu’à forces de plaintes ils mettront plus de personnel ! Bonne soirée Monsieur, à tout à l’heure. ». Il reprend : « Ha non hein vous n’allez pas revenir m’emmerder ! ». Je ferme la porte sur ces bonnes paroles, faisant des grimaces dans tous les sens à l’attention de mes collègues qui rient.

                Je finis mon tour (enfin) à 00h10. Heureusement que mes collègues ont pris les tensions pour m’avancer. Elles m’ont fait gagner du temps. Entre deux, la cadre est venue et a amené des blouses (enfin !). Nous avons donc pu nous partager les réponses aux sonnettes. Je nettoie le matériel et à peine dans le bureau, le téléphone sonne. C’est Eliane. Les urgences ont refusé de la tester, « ils ont dit que j’allais boucher le flux » s’insurge-t-elle. Elle me demande de venir le lui faire. Je prends un téléphone, préviens mes collègues et monte au 4e étage. En 5 minute, c’est fait. Je lui demande pourquoi elle m’a demandé à moi alors qu’il y a 3 autres infirmières avec elle : « je voulais quelqu’un de confiance pour être sûre que ça soit bien fait ». Je rigole. Elle me demande comment ça va. Je lui explique le problème de matériel. Elle m’en donne un peu pour me dépanner et ajoute :

« Ils s’en foutent de nous… ils nous envoient comme ça sans matos, sans préparation… heureusement que nous on vient d’infectieux mais je vois certaines sont encore plus paumées. Rien que savoir comment et quand s’habiller ou se déshabiller, ce qu’on peut toucher ou pas… ce n’est pas inné.»

Je fais signe que oui avec un air un peu désabusé et redescend dans mon service. Cette impression d’être peu considéré par l’administration, je l’ai aussi.

De retour, je me sens salle, souillée, avec des petits COVID qui me courent partout dessus. Je me change complètement et prend une nouvelle tenue. Je me sens enfin mieux. Dans le bureau, Sandrine et Sonia font leurs transmissions écrites. Sonia s’est changée aussi. Elles m’attendent pour manger. Pendant le repas, nous discutons un peu de la situation.

« Sonia : Je n’aime pas ça… je me sens mal depuis qu’on est arrivé. Peut-être que je l’ai.

Moi : J’avoue, je ne suis pas hyper sereine non plus. Bon je ne l’ai pas mais je ne sais pas, c’était pas comme d’habitude.

Sonia : J’ai l’impression d’avoir des frissons mais je pense que c’est dans ma tête.

Moi : Vérifies ta température tu seras fixée. »

Elle y va. Apyrétique. Elle m’explique que ça doit être l’angoisse. Son mari et elle se sont disputés à cause de son travail. Il voulait qu’elle se mette en arrêt et elle a refusé.

« Il m’a crié dessus comme un dingue en disant : ‘Si tu ne le fais pas pour toi ou pour moi, fais-le au moins pour ta fille, penses à elle un peu, tu imagines si tu ramènes ça à la maison !’. Depuis, je suis en stress. Il a peur, c’est normal, moi aussi. Mais ce qu’il me dit, ça ne m’aide pas à aller mieux. Il ne peut pas comprendre. Je ne peux pas ne pas venir. Je ne vais pas laisser mes collègues dans la merde comme ça et faire mon égoïste ! Je pense que ce qu’il a dit ça empire un peu ma psychose quoi… »

Je comprends ce qu’elle ressent. Mes parents m’ont répété maintes fois d’être prudente, ils avaient l’air anxieux. Leur rajouter du stress en ce moment me rend malade… Ce stress se répand et peut-être que ça a participé à ma peur. Là, ça va mieux. Je commence à avoir le pli à force d’entrer et sortir des isolements. Je me fais mon expérience, améliore ma façon de travailler au fil des heures, réajuste quand je fais une action qui ne me semble pas logique. Et surtout… la peur est irrationnelle. Si je fais bien mon travail, ça ira. Alors, je suis vigilante. Après quelques minutes, Sonia se relève et retourne prendre sa température. Grâce à elle, nous découvrons que l’un des deux thermomètres ne fonctionne pas bien elle a 36.6°C avec l’un et 37. 9°C avec le deuxième. Ceci alimente son stress. Elle va vérifier sa température au moins quatre fois. Au bout d’un moment, elle part dans le service d’à côté pour avoir l’avis d’un troisième thermomètre. Finalement, elle n’a pas de température. Avec tout ça, Sandrine et moi, nous avons bien rigolé, j’avoue nous nous sommes un peu moquées. Heureusement, une fois rassurée, Sonia en a rit aussi : « Je deviens parano avec ça, c’est vraiment n’importe quoi! Il faut me confisquer les thermomètres je deviens addict!» dit-elle en riant.

Vers 3h, Mme L, la patiente COVID de tout à l’heure sonne. J’y vais. Je m’habille. Elle a l’air angoissée et a du mal à respirer, encore. Alors je m’installe et discute avec elle.

« Moi : Dites, moi qu’est-ce qui se passe ?

Mme L : J’en ai marre, je suis ici, seule, je suis fatiguée… et ce COVID est partout… Tous les jours on entend qu’il y a je ne sais combien de morts et du coup, je me demande si je serais sur la liste de demain vous comprenez !

Moi : Je vois.

Mme L : Je vais mourir ? Est-ce que je fais partie des gens qui meurent plus facilement ? Je veux dire, vous en voyez beaucoup vous devez savoir un peu ?

Moi : Le problème de cette maladie, c’est qu’il n’y a pas vraiment de profil type. On ne la connaît pas très bien et on avance au fur et à mesure. Là, regardez, vous voyez, votre tension est bonne, votre saturation aussi. C’est que pour l’instant l’oxygène est efficace, il vous aide à bien respirer et c’est plutôt bien. Par contre, je ne sais pas de quoi demain sera fait et on va réévaluer votre état à chaque fois et adapter le traitement et les soins, en faisant tout notre possible. Tout ce que je sais c’est comment vous êtes maintenant et maintenant vous êtes bien. Mais si vous ne vous sentez pas bien, à un moment, comme vous venez de le faire, vous nous appelez sans hésiter. Ok ?

Mme L : Oui d’accord… et le traitement, la chloroquinine ? Pourquoi je n’en ai pas ? ça pourrait me sauver ça !

Moi : Alors la chloroquine selon BFM TV va sauver le monde. Dans les faits, on ne sait pas encore.

Mme L : Oui, mais là il y a eu des études !

Moi : Oui ça a eu des effets bénéfiques sur certains patients. Mais ça doit être bien fait avec des surveillances car les effets secondaires peuvent être graves notamment pour le cœur. Du coup les médecins vont évaluer avant pour savoir si ça ne va pas vous faire plus de mal que de bien. S’ils pensent que ça peut vous aider ils vous le mettront. On va commencer à faire des essais bientôt mais ça ne se fait pas comme ça.

Mme L : Oui… je l’aurais peut-être alors.

Moi : Peut-être. Les médecins verront ce qui est le mieux pour vous. Pour l’instant, le mieux c’est d’essayer de respirer calmement, de regarder tout sauf les informations pour vous détendre un peu et surtout vous reposer. Vous allez avoir besoin de toutes vos forces.

Je me rends compte qu’il faut que je fasse attention. Avec tout l’attirail que nous portons, les patients ne voient que nos yeux. Ils ne voient pas nos sourires, nos voix sont étouffées. Pour communiquer des émotions positives, ce n’est pas évident. Il va falloir peut-être que j’essaie d’avoir une voix plus douce tout en parlant en articulant bien… pas très pratique mais les patients sont angoissés et c’est à nous de les aider… à moitié masqués… Avec la patiente, nous discutons un peu de sa vie, ses enfants, sa retraite récente avec son mari. Elle qui avait peur de s’ennuyer pendant le confinement… Toutes ces informations sur sa vie, je les garde en tête, ce sont autant de raisons d’être là, vigilante. Une fois un peu rassérénée et plus calme, je laisse Mme L et sors de la chambre deux autres patients ont sonnés et mes collègues s’en sont occupées.

À 6h15, ce matin juste avant que l’équipe de jour n’arrive, j’appelle Eliane pour savoir comment elle se porte :

«Nuit difficile, on a eu trois décès et un passage en réa… on est arrivé en réa c’était Bagdad! Laisse tomber ! D’habitude c’est tout calme personne ne dit rien personne ne court mais là, ça criait, ça courrait de partout, ils étaient au bout de leur vie. Les chambres de réa ont été doublées, deux patients intubés-ventilés alors que la place est limitée. Même le SAS d’entrée a été transformé en chambre, le type avait la tête dans un genre de caisson plastique avec de l’oxygène… on n’était pas prêtes à voir ça. C’est vraiment la galère. Déjà que nous c’était chaud mais eux… ils avaient l’air de souffrir. Le pire c’est qu’on les aiderait bien, je me porterais bien volontaire pour les aider en réa mais je n’y connais, rien, je ne suis pas formée je vais être un boulet plus qu’autre chose. Ce n’est pas normal qu’on soit pas formées !»

Les nuits se suivent et ne se ressemblent pas, même entre les différents services.

Des Solidarités et dé-solidarité…

24-25 mars 2020 : garde de nuit

Ces dernières nuits, j’ai surtout travaillé en pneumologie. Avec mes collègues, à chaque fois, nous avons beaucoup parlé, plus que d’habitude, un peu comme si nous en avions besoin. Nous avons notamment parlé des élans de solidarité dont nous entendons parler aux informations. Des taxis et des livreurs emmènent les soignants à leur travail, des personnes mettant leurs appartements à disposition, un magasin de robes de mariées offre leurs robes aux soignantes futures mariées, une station d’essence dit vouloir payer le plein d’essences aux personnels des hôpitaux… Les gens applaudissent tous les corps de métiers qui se mobilisent pendant la crise le soir à 20h, les pizzeria et boulangeries offrent de la nourriture à soignants… Hier, j’ai fait la remarque à ma collègue :

« Moi: d’ailleurs pourquoi on n’en a pas ici de la nourriture ?

Sandrine : Tu rigoles, c’est parce que c’est les urgences qui gardent tout mais depuis le début du confinement, ils se font livrer pizza tous les jours et la boulangerie leur amène du pain et des viennoiseries. C’est juste qu’ils ne partagent pas avec nous dans les étages. Je me suis prise la tête avec une collègue la dernière fois à ce sujet. Aux urgences, ils ne se rendent pas compte du travail dans les étages. Ils accueillent ok, oui ils sont en première ligne mais une fois qu’ils ont étiqueté le patient COVID, ils l’envoient dans les étages et c’est nous qui galérons et bataillons pour les maintenir en vie et c’est nous qui les voyons mourir tous les jours. »

Nous finissons par en rire. En ce moment, je crois que nous avons besoin de rire, toutes les occasions sont bonnes. Les relations ont toujours été tendues entre les étages et les urgences. Le rythme est différent, le travail en lui-même aussi. Bien que chacun reconnaisse qu’il n’est pas capable de faire le travail de l’autre, chacun s’estime souvent le plus à plaindre. Pour avoir travaillé dans les étages et aux lits portes, juste à côté des urgences, je pense plutôt que les deux sont à plaindre…

Ces conversations ont amené à chaque fois leur lot de surprises… c’est comme cela que j’ai appris que les équipes de jours cachaient le matériel, du moins le gardaient sous-clef pour éviter les vols. C’est ce que m’a expliqué Stéphanie, une collègue AS ce matin alors que nous parlions encore de ces problèmes de matériels, qui deviennent presque une fixation : «Non mais demain je vais demander aux filles de nous laisser les clefs de la réserve où elles cachent les masques et le matériel parce que là ce n’est vraiment pas possible.» Je tombe des nues. Je n’en reviens pas… elles ont une cachette secrète qu’elles ne partagent pas avec l’équipe de nuit. J’entends qu’ils aient peur des vols, mais nous laisser la clef serait tout de même le minimum…

Heureusement, malgré ces aléas, la présence des autres nous aide. Au moins, quelqu’un partage notre galère, nous nous sentons moins seules. Et puis… au moins nous pouvons rigoler de choses autrement pas très amusantes. Pas sûr qu’en dehors du contexte de l’hôpital, j’aurais trouvé des gens avec qui rire de la réa que le docteur m’a demandé de faire sur la dame du 36, une petite dame de 92 ans qui a dû faire un arrêt dans la nuit. Elle avait des antécédents longs comme le bras. Entrée pour une fracture des côtes, elle s’était dégradée au fil des semaines. À notre arrivée dans la chambre, la dame était froide. J’avais tout vérifié par acquis de conscience : constantes, ECG mis en scope pour voir : rien. J’ai appelé l’interne qui m’a quand même dit de démarrer la réanimation… en gros j’ai fait un massage cardiaque à une dame morte depuis un certain temps en attendant que l’interne arrive, la voit et me dise avant même de la toucher : « Ha oui non c’est bon tu peux arrêter… ». Le plus compliqué, c’est d’appeler les familles. Sur l’ordinateur, je vois que cette dame n’en avait pas. Le seul numéro est celui d’une voisine. C’est un peu triste.

Cette nuit trois décès. Ça va. Ça aurait pu être pire. Mme J, la dame qui avait les côtes fracturées, M. D et M. K, COVID. Ils n’étaient pas éligibles pour la réanimation… enfin en d’autres circonstances, peut-être. Je ne connais pas bien le protocole pour les morts COVID. Mes collègues AS sont mieux informées. En soit pas grand chose ne change et j’ai l’habitude de gérer les morts ‘normales’, parce qu’à l’hôpital, c’est comme ça et ce n’est pas le coronavirus qui nous confronte à la mort, juste les maladies, n’importe lesquelles, toutes. Il ne faut pas non plus oublier les patients qui n’ont pas le coronavirus et leurs familles. Elles ont droit et besoin à autant d’attentions que les autres. En plus, toutes visites étant interdites, quelque soit la maladie du patient, ils sont tous seuls et en pâtissent tous. Ils ont besoin de discuter un peu plus avec nous, car nous sommes leurs seuls interlocuteurs. Mais le COVID prend toute la place et les gens découvrent qu’à l’hôpital les gens meurent. C’est juste que là, ils sont plus nombreux et les médias rajoutent leur grain de sel, alors, les gens s’en rendent compte. Mais pour nous les gestes changent peu. Nous préparons le corps, retirons tous les dispositifs médicaux, faisons l’inventaire des affaires, des bijoux, de multiples papiers sont à remplir par l’interne de garde. Par contre maintenant pour les COVID, nous emballons les corps dans des draps blancs en papiers pour éviter les contaminations, des sacs mortuaires. Ensuite, double désinfection de la chambre à fond et avec le vaporisateur. Ensuite… nous accueillons les nouveaux patients car aux urgences, tout est plein… « show must go on » à ce qu’il paraît.

Tâtonnements : premiers pas en unité COVID

Le 27-28 mars 2020 : garde de nuit

Première nuit en unité COVID. Un peu stressée parce que je ne connais pas les protocoles et façons de travailler mais nous sommes normalement quatre infirmières et 4 AS, les autres pourront m’expliquer. Dans ma voiture, musique à fond, je suis remontée à bloc.

Arrivée dans le service, il manque du monde ce soir, nous ne sommes que deux infirmières, une intérimaire et moi qui ne connaissons pas le service et quatre AS dont deux font aussi leur première nuit en COVID. Lorsque je demande à l’équipe de jour de m’expliquer comment fonctionne le service, j’entends différents sons de cloche sur les protocoles. Ils ont l’air presque aussi peu informés que moi. Ça ne me rassure pas. L’unité a ouvert il y a moins d’une semaine, c’est la 6e à ouvrir. Carry est avec moi, elle est d’ordinaire auxiliaire de puériculture. Elle s’est portée volontaire pour faire des nuits en COVID. Elle n’a jamais travaillé avec des adultes, seulement des bébés, tous petits, car elle vient de néonatalogie. Elle est stressée. Fazi, ma collègue intérimaire réalise la deuxième nuit de sa vie dans notre hôpital. Le logiciel, elle ne le maîtrise pas à fond. Je lui fais un topo. Je fais le calcul, je ne suis pas la plus ancienne mais celle qui a le plus d’expérience dans le domaine de la médecine infectieuse et je crois que je deviens un peu la ‘référente’ car tout le monde vient me poser des questions. J’ai un peu la pression. Comment on s’habille ? Est-ce qu’on peut garder les sur-blouses dans le bureau? Le masque, est-ce que je peux l’enlever et le remettre? C’est quoi le numéro du médecin ? C’est rangé où les aiguilles à prélèvements ? Tu sais où je peux trouver une seringue de 50 cc? C’est quoi ces machines ? J’ai jamais vu, comment ça s’utilise ? Faut que tu appelles les cadres on va pas avoir assez de SHA (solution hydroalcoolique)… Le soucis c’est que c’est aussi ma première nuit en COVID. Je tâtonne, j’essaie.

Au niveau matériel, nous en avons plus que dans les autres unités et comme il y a peu de change, les AS nous aident beaucoup. Cependant, les patients sont à surveiller comme le lait sur le feu. Certains sont sur le fil du rasoir. Ils peuvent basculer à tout moment, nous le savons. C’est égoïste mais je suis plus stressée par le fait d’être mal protégée que par leur état… le souci c’est que tout le monde me demande comment il faut s’organiser mais chacun a quand même son idée. De fait, quand je préviens qu’à 2h du matin je reprends les saturations et les températures de tout le monde et à 6h aussi, j’ai la soupe à la grimace. Amanda, une collègue aide-soignante, me dit même (sur le ton de la rigolade mais pas tant que ça) : « avec le boulot que tu nous rajoutes, tu vas me devoir une prime ». Je souris pour mieux faire passer ma réponse : « mais je ne t’ai rien demandé je peux le faire toute seule ! ». Elle a compris le message, me passe la main sur l’épaule et me dit : « je rigole on va le faire, on n’a rien d’autre de toute façon, on n’a pas beaucoup de soins ». Heureusement parce qu’avec le nombre d’antibiotiques intraveineux à préparer et à poser, je vais en avoir pour un moment…

Avec Carry, ma collègue auxiliaire, nous essayons de nous harmoniser. Elle a l’habitude des soins intensifs des nourrissons et je m’inspire de son expérience. Elle me donne des conseils. Nous travaillons à deux, communiquons beaucoup. Heureusement. Comme ça nous sommes plus efficaces. Quatre patients vont mal. Leur saturation baisse à vue d’œil. Deux ont de la température qui refuse de descendre malgré le paracétamol, la glace, la fenêtre ouverte… Je leur mets le maximum d’oxygène 15L/min et je croise les doigts. La réanimation est au courant, je les ai déjà appelés. Mais seulement deux sur quatre sont éligibles. Enfin, si nous avons de la chance. La consigne : les maintenir le plus longtemps possible pour que des places de réanimation se libèrent. Sinon… Visiblement, les urgences savent aussi qu’on a des patients mal en points. Ils nous appellent :

«Urgence: Bonjour c’est les urgences, vous auriez une place ?

Moi : Non, mais tout à l’heure je vous ai dit qu’on était plein déjà

Urgences : Oui mais c’est au cas où vous ayez eu une sortie…

Moi : La nuit ? Ha… oui … pas encore… je vous appelle si ça se libère »

Je n’avais pas pensé tout de suite à ce que supposent ce genre d’appels… mais lorsque moi j’appelle la réanimation et que j’espère qu’une place se ‘libère’, c’est un peu pareil. Si nous voulons des places la nuit, soit avec de la chance quelqu’un va subitement mieux et peut être transféré dans une unité moins grave (peu probable de nuit), soit qu’il est mort… je ne sais pas comment je dois me sentir. En sortant, je croise une collègue qui était dans une autre unité COVID. Je me rends compte que nous avons eu de la chance chez nous, tout le monde est vivant pour l’instant. Il y a eu 8 morts cette nuit en unité COVID, deux passages en réanimation et trois décès en réanimation. Je compte, une place libre probable… Je me dis qu’un de mes patients va peut-être pouvoir y être transféré…

4 réflexions sur “Journal de bord: Mon quotidien à l’hôpital – n° 2 Des débuts difficiles- Marie, France”

  1. Très pertinent et intéressant d’avoir un regard de l’intérieur. On entend parler des statistiques à foison mais jamais du vécu. Merci pour cela

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  2. Un témoignage qui nous transporte dans la réalité anxiogène de cette crise sanitaire. L’autrice de cette réflexion n’omet pas de mettre en lumière les conditions précaires dans lesquelles le service hospitalier est amené à travailler… Merci et Courage

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