Enquête thématique #1 : Coronavirus et corps : une nouvelle conscience de son propre corps et de celui des autres, Eléonore, Panazol

« Un camion s’approche de la maison, le monsieur me crie « C’est bien pour ici le colis ? – Oui c’est bien pour nous ! lui répondis-je ». Il descend de son camion et va chercher le colis dans le coffre. Pendant ce temps, je commence à me demander comment nous allons faire pour effectuer cet échange. Je sais qu’il vaudrait mieux qu’il ne me le donne pas dans les mains et en même temps, faire en sorte de ne pas le toucher me paraît irrespectueux, je ne veux pas qu’il ait l’impression que je le fuis comme la peste ! (Ou plutôt comme le coronavirus). Je m’approche donc à une dizaine de mètres ne sachant pas trop quoi faire. Il contourne le véhicule, fait quelques mètres et dépose le colis par terre. Alors qu’il se relève, je me penche pour récupérer le colis en le remerciant. Il s’est déjà éloigné en me disant au revoir. Je dépose le colis sous le porche de la maison et rentre à l’intérieur pour me laver les mains. » Scène vécue vendredi 10 avril à 12h30

Introduction

Aujourd’hui, j’ai envie de vous parler d’un sujet qui me passionne depuis que j’ai eu des cours d’anthropologie sur le sujet : le corps. Je vais donc aborder le corps comme sujet d’étude qui permet d’approcher le coronavirus, tout en envisageant le coronavirus comme objet d’étude permettant de mieux comprendre le rôle social et culturel joué par le corps.

Mauss fut un des premiers à attirer notre attention sur le corps en soi dans Les Techniques du Corps, sur le traitement social auquel il est soumis et sur ce qu’il nous dit, par voie de conséquence, sur une personne. Nous apprenons dès tout petit certaines façons de nous tenir, de marcher, de nous mouvoir dans l’espace, de manger… Ces façons sont issues de notre espèce : homo sapiens, de notre culture, de notre classe sociale, de ce que j’appellerais notre « culture familiale » et de nos expériences de vie comme celle que nous sommes en train de vivre collectivement. Elles sont ancrées en nous et font partie intégrante de notre identité.

Le coronavirus vient chambouler toutes nos manières d’être à travers notre corps. Ainsi, ce virus invisible à l’œil nu, et qui ressemble dans mon imaginaire à un fluide malveillant qui flotte dans l’air, nous oblige à revoir nos manières d’utiliser notre corps, des manières dont, pour certaines, nous n’avions même pas conscience. Par exemple, avant qu’on ne me le dise, je n’avais pas conscience que je touchais mon visage jusqu’à 3000 fois par jour (selon le site ars.sante.fr).

(Re)ssentir son corps

Ce virus a, dans mon cas, développé une nouvelle conscience de mes gestes, de mon corps et de ma façon d’interagir avec mon environnement – ou plutôt, devrais-je dire la nécessité d’empêcher la contamination par le coronavirus, la mienne et celle de mes proches, a développé cette nouvelle conscience de mon corps. Je me « vois » toucher mon téléphone, toucher mon chat, toucher mon ordinateur, toucher les ustensiles quand je fais la cuisine. Ainsi, le sens du toucher qui est un sens auquel je ne fais pas attention habituellement – car sa sur-sollicitation est normale, on est en contact avec plein de choses en permanence – est devenu un sens beaucoup plus prégnant chez moi, à l’image de l’ouïe ou de l’odorat. J’ai aussi une conscience accrue des distances qui me séparent des autres personnes. Cette sensibilité, nous l’avons tous, elle est à l’origine de l’inconfort que l’on peut ressentir lorsque quelqu’un qui veut nous impressionner nous parle de trop près. La mienne s’est adaptée à la distance de sécurité, associée non pas à une menace humaine, mais à la menace du virus.

Contrôler le corps des autres (et le sien)

Je « vois » également davantage les gestes faits par mes parents. Goûter un plat, par exemple, fait partie de ceux si ancrés en soi qu’on les fait machinalement, sans y penser. En temps normal, cela est complètement anodin, mais en temps de coronavirus, tout peut être vecteur de contamination. Il revient alors aux autres la tâche de nous aider à faire attention et il peut-être difficile, voire violent, de devoir changer ses manières d’être et d’agir en particulier quand elles sont si intégrées qu’on ne les remarquait même pas avant.

Ainsi, dans de nombreux foyers, la personne qui sort « à l’extérieur » subit un véritable traitement à son retour à la maison. Potentiellement porteuse du virus, elle est sous la vigilance permanente de ceux qui ne sortent pas. Cela est très bien illustré par la comédienne Véronique Gallo dans une vidéo publiée sur son compte Facebook le 18 mars 2020 à 20h, elle y évoque une conversation avec son mari :

« Oui m’enfin tu croises beaucoup de personnes ? Tu fais des saluts de loin ? Même cette histoire de se taper le coude-là Bertrand, parce-que toi, après tu reviens à la maison fin je veux dire…, je vous assure le hall d’entrée va être une espèce de sas de décontamination. Alors Bertrand qui nous dit, « fin, n’exagère pas quand même non plus, on ne va pas céder à la psychose ». Je ne cède pas à la psychose, m’enfin toute précaution est bonne à prendre. Tu m’excuses si je te transforme en bouteille hydroalcoolique chaque fois que tu rentres, bah écoute, tu seras badigeonné mon chéri, tu seras traité dans tous les sens, mais tu seras désinfecté. »

Meme trouvé dans mon actualité Facebook. On remarquera qu’ici « personne qui va à l’extérieur » est assimilé à « personne essentielle à la société ».

Transformer ses gestes et donc ses manières d’agir et d’être

C’était cette violence – la violence de la transformation d’une manière d’être en société en France passant par un geste du corps – que mes amis avaient ressenti quand j’avais refusé de leur faire la bise juste avant la mise en place du confinement. La  bise étant « le » geste que l’on fait lorsque l’on rencontre quelqu’un en France, ne pas la faire paraît déplacé voire irrespectueux, « it feels wrong » comme diraient les Anglo-Saxons. J’ai d’ailleurs eu beaucoup de mal à m’adapter à son absence à mon arrivée aux Etats-Unis il y a quelques années. J’avais l’impression que l’on m’avait enlevé ma manière de dire bonjour aux gens et que je ne pouvais ainsi plus les saluer (du tout). J’ai dû apprendre à faire des « hugs » et je dois avouer, qu’encore maintenant, ce sont ces « hugs » que j’avais adoptés qui me manquent . Transformer ses façons d’être et d’agir n’est pas chose facile et cela nous laisse souvent une sensation désagréable dans le corps. De plus, cela ne suffit pas toujours. En effet, en ces temps de coronavirus, nous avons l’impression que nous ne pouvons pas faire confiance à notre corps et c’est peut-être là la chose la plus difficile à accepter .

Avoir l’impression de pas pouvoir faire confiance à son propre corps

Notre propre corps – s’il nous protège en partie du virus : notre peau nous protège et seuls nos yeux, notre bouche et notre nez sont des endroits où le virus peut rentrer – peut ainsi nous « trahir » de plusieurs façons :

  • par nos gestes, ces « techniques du corps » que l’on fait sans même s’en rendre compte
  • par des manifestations du corps difficiles à contrôler : éternuement, toux qui peuvent contaminer les autres
  • par la manifestation de symptômes graves  (détresse respiratoire…) qui mènent à  l’intubation ou moins graves (mal de tête, sensation de mal-être, fatigue…) mais qui rendent incapable de fonctionner correctement pendant plusieurs semaines
  • par la non-manifestation de symptômes qui peut nous transformer en vecteur sain se déplaçant sans même savoir qu’il risque de contaminer les autres
  • par l’envoi de signaux de « faux symptômes » dus au stress

En ce temps de coronavirus, nous pouvons donc avoir l’impression de ne pas pouvoir faire confiance à notre corps. Or, pour la plupart d’entre nous, en temps normal, nous pouvons nous fier à notre corps, si l’on se sent mal, on peut identifier la raison, décider d’aller chez le médecin ou non (attitude très influencée par la « culture familiale » d’ailleurs) ou de pratiquer l’auto-médication ou non.

Je vais faire une petite digression ici pour parler des personnes atteintes de maladie chronique, car c’est un sujet sur lequel j’ai travaillé dans les derniers mois et je pense que leur rapport à leur corps peut nous éclairer. Ces personnes développent un véritable savoir expérientiel (c’est-à-dire tiré de leurs expériences, de leur vécu) de leur maladie que ce soit dans la connaissance de leur corps, de leurs symptômes ou des moyens de « faire avec ». Certains développent même une hypersensibilité de leur propre corps qui leur permet de pressentir un accès de la maladie, une poussée dans le cas de la sclérose en plaques par exemple. Cependant, dans certaines maladies chroniques comme la sclérose en plaques justement, les symptômes peuvent se manifester d’un coup – la fatigue en particulier – et le sentiment d’être trahi par son corps est très présent.

Les malades mettent alors en place des stratégies de « coping », « de faire avec »: prévoir une balade où l’on sait qu’il y a des aires de repos par exemple au cas où la fatigue apparaîtrait d’un coup ou encore dire non à un déjeuner entre amis pour avoir de l’énergie restante pour un dîner en famille .

Mettre en place des stratégies pour éviter ce qui n’est pas contrôlable

Comme ces malades, nous mettons donc des stratégies en place, des nouvelles manières de vivre son corps et donc de vivre sa vie. Nous nous confinons pour éviter toute contamination, des autres et de nous-mêmes. Nous ne nous embrassons plus, ne nous faisons plus de câlins. Le toucher transmet beaucoup d’affection et de nombreux parents témoignent sur les réseaux de la difficulté que cela est, pour eux et pour leurs enfants petits, de ne plus pouvoir les prendre dans leurs bras. Nous mettons également de nouvelles routines en place.

Dans mon cas, cela consiste à me laver les mains après avoir touché mon téléphone, mon ordinateur et mon chat (nous caressons tous les deux ce chat avec mon père, il est donc un très bon vecteur malheureusement) et avant de mettre quoique ce soit dans ma bouche. Me laver les mains également quand je fais la cuisine à chaque fois que je touche un objet extérieur, un placard par exemple et que je m’apprête à toucher de la nourriture. Avec mes parents, nous tentons également de respecter les distances de sécurité. Difficile à faire lorsque l’on est en « skypéro » avec le reste de la famille ou lorsque l’on regarde un film sur le canapé. Cela est devenu une blague récurrente de mon père, à chaque fois que je l’approche de trop près, il se met à me dire que je ne respecte pas les gestes  barrières, à la manière d’une voiture qui bipe quand l’on s’approche trop du bord du trottoir.

Cela prend du temps, cela demande l’apprentissage de nouveaux réflexes et par-dessus tout, cela demande une appropriation personnelle de la façon de faire face à cette crise. La question est de savoir si cela perdurera une fois la crise passée . Quelles nouvelles « techniques du corps » garderons-nous ? Retrouverons-nous la même confiance en notre corps et celui des autres que celle que nous avions auparavant ?

L’effet du coronavirus sur le corps

Enfin, toutes ces nouvelles routines ont un impact sur nos corps. Ainsi, j’ai les mains abîmées par les nombreux lavages que je leur ai fait subir. Le dos de mes mains est rêche, épais et me brûle au contact de l’eau chaude. J’ai aussi mal au dos et au cou suite aux longues heures passées à travailler sur une chaise de la salle à manger. Je pense que ceux qui ont eu le COVID-19, garderons la mémoire dans leur corps des différents symptômes comme la perte totale du goût et de l’odorat, quelque chose d’indescriptible qu’ils n’avaient jamais ressenti et cette fatigue, insurmontable, comparable au fait d’avoir été vidé de sa capacité à faire des choses. Quant aux personnes qui ont été intubées et qui auront été réanimées, elles devront faire de nombreux mois de rééducation pour réapprendre à leur corps à fonctionner normalement.

Conclusion

Le coronavirus, en tant que COVID-19 mais aussi en tant que Corona(virus), phénomène social, a donc un impact important sur nos corps : sur nos façons de les sentir et de les ressentir, sur nos façons de les voir, sur nos façons de les utiliser et sur notre façon d’être dans nos corps et avec ceux des autres, en société.

Il nous permet ainsi de mieux comprendre l’expérience et le vécu de ceux qui vivent avec une maladie chronique, qu’elle soit physique, mentale, ou les deux, que ce soit en nous mettant dans la situation d’une personne confinée chez elle ou en nous obligeant à revoir nos façons de vivre pour s’adapter à nos gestes possibles et désirables.

La question est de savoir quel rapport au corps – le nôtre et celui des autres – le Corona nous laissera, une fois la crise passée.

2 réflexions sur “Enquête thématique #1 : Coronavirus et corps : une nouvelle conscience de son propre corps et de celui des autres, Eléonore, Panazol”

  1. Bonjour et merci pour ce texte Eleonore. Je viens juste de publier un dernier texte sur le blog qui parle entre autre d’anthropologie sensorielle et je pense que ce que tu décris dans le rapport au corps, au toucher pourrait également faire échos avec certaines notions de décrite en anthropologie sensorielle. Je te propose qu’on puisse s’échanger des articles sur le sujet si ça t’intéresses.

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Clara ! Merci pour ton commentaire, je serais ravie d’échanger des articles sur l’anthropologie sensorielle. Cela m’intéresse énormément !

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