Journal de bord n°4, Marine, Gentilly

Mardi 14 avril 2020, 10h21

EHPAD – Alzheimer – Confinement : la triple peine

La semaine passée, je me suis rendue trois fois à l’EHPAD où j’ai pris l’habitude de donner un coup de main régulièrement. Mardi soir, j’ai découvert que la dernière cadre (infirmière) encore présente la semaine dernière était, à son tour, en arrêt avec les symptômes du virus. Avec le départ, pour les mêmes raisons, de la directrice de l’établissement et de la médecin en cheffe, tout l’encadrement est maintenant absent et je croise de plus en plus de vacataires. Après m’être équipée de la tête au pied, je demande à l’infirmière à quel étage me rendre pour la fin de journée. Jusque-là, j’ai toujours été affectée au 3e ou au 5e étage, où je commence donc à bien connaître les résidents. Je me suis même attachée à certaines personnes, souvent les plus alertes, celles avec qui je peux avoir une interaction relativement aisée. J’essaie autant que possible de passer les voir à chacune de mes visites, mais il m’est demandé de ne pas naviguer entre les étages. Il y a Mme L. avec qui j’ai joué au Scrabble à plusieurs reprises [Cf. Image ci-dessous], ainsi que Mme N. qui parle très peu sauf quand il s’agit d’évoquer sa famille, Mme J. à qui j’ai lavé les cheveux – un véritable évènement pour elle, car cela lui a donné l’occasion de descendre au « salon de coiffure » du rez-de-chaussée –, et Mme P., 105 ans, la doyenne de l’établissement.  À chaque fois que je reviens, je pense au fait que des personnes du 3e ou du 5e étage sont peut-être décédées depuis ma dernière visite. Ça a été le cas la semaine dernière : Mme T. n’avait pas de symptômes du coronavirus mais son médecin n’exclut pas qu’elle en est été infectée. Quoi qu’il en soit, elle est décédée seule dans la nuit.

Image: Le Scrabble est une des seules activités que je peux partager avec quelques rares résidents. Ici avec Mme L., dans sa chambre de l’EHPAD, samedi 12 avril [Photo: Marine Loisy]

Mais, ce mardi 7 avril, pour la première fois, l’infirmière me demande d’aller au 2e étage. C’est une « unité protégée », c’est-à-dire qu’elle n’accueille que des personnes ayant des troubles neurologiques comme la maladie d’Alzheimer. La disposition de l’étage est un peu différente de ceux que je connais car il possède une grande salle à manger collective équipée d’un comptoir, d’un réfrigérateur, d’éviers, et la salle d’activité y est également plus grande que dans les autres étages. Lorsque j’arrive, la quasi-totalité des résidents est regroupée dans cette dernière salle, pour certains les yeux rivés vers la télévision – qui diffuse un reportage de France 5 sur la Géorgie –, pour d’autres dans le vide ou à la fenêtre. Je suis étonnée de ne pas les voir confinés dans leur chambre comme c’est le cas dans les autres étages. Je suppose alors que leur santé psychique nécessite le maintien de cette vie collective, bien que les interactions directes entre eux soient proches de zéro. En arrivant, j’aide l’aide-soignante – seule pour tout l’étage – à donner le goûter aux résidents. Quelques minutes plus tard, la jeune animatrice de l’établissement vient proposer à Mme. G, assise au fond de la salle d’activité, de passer un appel visio par Skype avec sa fille. Nous nous éloignons de la grande pièce et du bruit de la télévision. Lorsque cette dernière apparaît à l’écran, les yeux de Mme G. s’écarquillent. Elle écoute sa fille qui a l’air émue et qui ne cesse de parler pour maintenir l’attention de sa mère, qui ne lui répond qu’à de rares moments. Sa fille, qui lui ressemble beaucoup, explique :

« Maman, tu sais, c’est pas que je n’ai pas envie de venir te voir, hein ? C’est que je ne peux pas à cause de la grosse grippe. Tu sais ? En plus, je suis pas loin, hein. Je suis à cinq minutes. Regarde, y’a Christophe [son mari ?] là, regarde, il te fait un coucou. »

Pendant une dizaine de minutes, la fille parle, raconte que toute la famille va bien et pense à elle, lui demande si elle va bien et si elle n’est pas malade. Au bout d’un moment, les yeux de Mme G. commencent à se fermer doucement et la fille comprend que sa mère est fatiguée. Cette dernière ne mangera quasiment rien au dîner, la tête couchée sur ses bras au bord de la table.

Le jeudi suivant, je suis retournée à l’EHPAD. Une fin de journée sur deux, c’est un rythme qui me convient parfaitement. La directrice qui a été contaminée est déjà de retour. Elle avoue être rentrée « un peu tôt […] parce que, ‘tout façon, y’a plus personne pour la direction ». En effet, sa suppléante est également en arrêt depuis la fin de semaine dernière. Nous parlons de mes disponibilités et elle me demande si je peux venir samedi. J’hésite quelques secondes… le week-end est vraiment notre moment de pause après une semaine très chargée, mais je sais que ce ne sera l’affaire que d’un ou deux samedis seulement. Enfin, je l’espère, plutôt. J’accepte donc avant de me rendre à l’infirmerie récupérer mon équipement.

            SMICaire

Je suis affectée au 3e arrondissement, ce qui me réjouis car je commence à y connaître quelques résidents, notamment Mme J. Je vais passer le plus clair de mon temps avec elle, en dehors de la distribution des repas et des diverses tâches permettant d’alléger le travail des aides-soignantes. Ces dernières sont deux, ce soir, au 3e étage. Avant le dîner et pendant que Mme J. est occupée au téléphone, je m’assoie avec elle quelques minutes autour de la grande table de la salle d’animation. Celle-ci est recouverte de boîtes de matériel médical et sanitaire. La télévision est allumée en permanence et diffuse les images et le flot incessant de paroles des journalistes et des envoyés spéciaux de BFM TV. Depuis le début du confinement, il n’y a qu’ici, au 3e étage de l’EHPAD que j’ai pu avoir accès au fil télévisé d’informations. Et il me semble que ces deux ou trois occasions ont été les plus anxiogènes concernant la crise sanitaire, en comparaison des divers articles que je lis quotidiennement depuis chez moi. D’ailleurs, l’une des aides-soignantes présente dans la pièce, confirme mon impression : « C’est fou : il paraît que ça va de mieux en mieux mais quand on regarde la télé, on dirait que c’est toujours pire ! ».

Ces deux aides-soignantes sont arrivées à 8h ce matin et repartiront – si tout va bien – à 20h. L’une habite au Kremlin-Bicêtre, donc à quelques minutes de l’EHPAD. L’autre réside en Seine-Saint-Denis et doit donc traverser Paris matin et soir pour se rendre au travail et rentrer à la maison où l’attendent son mari et ses trois enfants. Elles sont toutes les deux originaires du Cameroun. Leur journée de travail s’organise sur une période de 12h comprenant une pause d’1h30 à l’heure du déjeuner, à laquelle s’ajoute deux pauses de 15 minutes matin et après-midi. Les semaines ne sont pas régulières, m’explique l’une d’entre elles. Parfois, elles n’ont que deux journées de 12h, tandis que certaines semaines, elles travaillent 5 journées de 12h. Tout ça pour un salaire au SMIC.

« Et on gagne pas plus qu’en région. Ma nièce… enfin, je dis que c’est ma fille parce qu’elle est comme ma fille, elle est à Montélimar. Et ben, elle, elle fait pas des journées de 12h. Et elle est payée comme moi, pareil. »

Toutes deux se plaignent aussi de ne pas pouvoir bénéficier d’un logement social à proximité de leur lieu de travail, surtout F., qui est en CDI depuis une dizaine d’années dans l’établissement.

« On fait quoi là, nous ? Est-ce qu’on s’occupe de nos parents à nous ? Non, on s’occupe des Français. Et tout le monde s’en fout, de nous. »

Nous discutons comme ça pendant une dizaine de minutes. Il est 17h50, les plats chauds du dîner vont arriver. Avant de retrouver Mme J., je demande à F. si elle a besoin de moi pour quelque chose en particulier. « Si tu étais kiné, tu pourrais me masser un peu le dos. Là, j’ai porté monsieur P. tout à l’heure… oh là, là… », explique-t-elle. Je m’improvise masseuse pour soulager le dos de F. Elle me demande d’appuyer très fort entre les omoplates. Pendant ces quelques minutes, le journaliste de BFM TV continue de commenter, sur un ton alarmiste, les moindres faits et gestes du président Macron en visite, au même moment, à l’institut hospitalo-universitaire du Professeur Raoult, à Marseille.

            Panser le présent. Penser l’après

Contrairement à ce que mes écrits laissent transparaître, mes activités quotidiennes ne sont pas exclusivement consacrées aux coups de main donnés dans l’EHPAD de mon quartier. La majeure partie de mon temps est occupée par la poursuite de mes projets professionnels et de recherche. Si l’activité bénévole dans l’EHPAD se dresse, de mon point de vue, comme une action pleinement inscrite dans le présent (prendre soin maintenant, être attentive aux besoins immédiats d’autrui, etc.), celle de la quête d’un post-doctorat ou d’un poste d’enseignant m’est indispensable pour penser à « l’après ». Cet « après » que nous avons commencé à imaginer dans les secondes qui ont suivi l’apparition d’une baisse perceptible des nouvelles victimes et des nouvelles entrées en réanimation dans les hôpitaux. Cet « après », c’est aussi les consultations et les tribunes qui se multiplient, comme celle du gouvernement français (« Le Jour d’Après ») ou celle proposée par plusieurs associations et ONG (« Le Monde d’après » sur make.org). Dans ce contexte basé sur l’espoir d’un rebond et d’une transformation sociétale globale, j’ai le sentiment d’être pris en étau entre la volonté de participer activement à cette construction d’un « après » plus égalitaire, plus responsable socialement et économiquement, plus écologique, et la nécessité de répondre aux injonctions que le système de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (ESR) m’impose pour faire ma place, me distinguer et avoir l’espoir, peut-être, un jour, d’y trouver un poste. Concrètement, cela se traduit présentement par un travail à temps plein (exit la durée du temps plein défini par la législation française, cela va sans dire…) consacré à la recherche sans la moindre rémunération : participer à une enquête collective, écrire un article pour un ouvrage et rédiger des projets de recherche originaux et pointus (qui plus est avec le risque, actuellement, de voir les jurys et les contrats reportés ou même annulés en conséquence de la crise). Pourtant, ce travail me passionne. Comment pourrait-il en être autrement ? Est-ce que les deux aides-soignantes avec leur SMIC et leur dos cassé partageraient cette même réflexion ?

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