Venise#03 « taxe de débarquement »

Une taxe de débarquement

Avec le confinement et les reportages sur une Venise dont les eaux sont redevenues claires et les calle libérées de la masse des touristes, je reçois des mails d’ami.e.s qui se réjouissent qu’après le confinement, Venise va enfin fixer des quotas. Ils ont d’ailleurs hâtes de venir voir cela. Depuis quelques temps, le récit de Venise est devenu celui du sur-tourisme. Venise est l’exemple à ne plus suivre. Celui de 50.000 habitants face à 30 millions de touristes.

Ce récit est repris par les promoteurs de l’anti-tourisme comme par ceux d’un droit d’entrée dans les sites touristiques menacés. Les uns en appellent à la fin du tourisme, les autres au contrôle des flux de visiteurs. Dans les deux cas, la protection de l’environnement et de la culture justifierait de limiter notre droit à la libre circulation des personnes. Les avancées technologiques permettraient de mettre au point une application ad hoc pour contrôler les flux. La promesse numérique est que Venise puisse retrouver sa sérénité grâce à un tourisme maîtrisé et équilibré, un nouveau récit relayé par les médias.

Je me demande si mes ami.e.s se rendent compte que pour venir nous voir, il faudra attendre qu’une place soit disponible puis la payer. Accepteraient-ils cela dans leur propre ville en échange d’un développement touristique ? Une claque pour moi qui ai écrit l’an passé une dizaine de pages dans la revue espace tourisme. J’ai cherché à analyser cette proposition qui s’attaque aux effets du tourisme sans agir sur les causes qui nous ont amenées dans cette situation tragique. Le confinement nous habitue-t-il, face à une crise, à ce que la réduction de notre liberté de circuler soit une bonne réponse ? C’est déjà le cas pour de nombreuses personnes dans le monde.

Un récit statistique

Un premier ministre de la fin du 19ème siècle disait qu’il existait trois sortes de mensonges : le mensonge ordinaire, le parjure et les statistiques. Cela semble particulièrement vrai pour le tourisme en général et pour Venise en particulier. Venise a 270.000 habitants et accueille 5 millions de touristes pour 11 millions de présences (nuits sur place). Ce sont les statistiques officielles.

53.000 habitants, ce sont les résidents du « centro storico ». C’est comme si on comptait les résidents du Marais à Paris. Le maire compte le double d’habitants en centre ville en se basant sur les consommations d’eau car certains y habitent sans être résidents. Ses opposants dénoncent une volonté de masquer une réalité bien visible. Au niveau du centre historique, il y a officiellement trois millions de touristes pour 8 millions de nuitées.

Le confinement devrait permettre de mettre certains compteurs à zéro. Par exemple, les journaux annoncent que la récolte des poubelles hors tourisme a déjà baissé de 36% en mars. En avril, nous devrions savoir exactement combien la ville consomme en eau, énergie et ramassage des ordures hors tourisme.

Les « trente » millions de touristes comptabilisent tous ceux qui entrent au centre-ville. Cela me fait penser à l’organisation mondiale du tourisme quand elle annonce 1,3 milliards de touristes internationaux. Elle compte tous les voyages d’une nuit à l’étranger. Comme me l’expliquait un ex responsable des statistiques du tourisme en France, un japonais qui fait un tour d’Europe en passant une nuit dans dix capitales européennes, à lui seul il compte pour dix touristes. La réalité serait plus proche des 500 millions de voyageurs internationaux, touristes compris. Le tourisme reste dans le monde une activité de privilégiés.

Pour arriver aux 30 millions de présences touristiques annoncées, il faut ajouter aux dix millions de présences touristiques officielles, les 20 millions de visiteurs d’un jour. Ceux qui viennent pour travailler, pour visiter, pour une démarche administrative, pour faire du shopping, pour une affaire au palais de justice, pour rencontrer leurs amis ou pour voir une exposition. Venise est la capitale d’une région de cinq millions d’habitants et les motifs pour s’y rendre sont nombreux. Je ne pense pas que les habitants du Grand Paris qui vont à la capitale pour la journée soient comptabilisés comme des touristes. Le nouveau récit revient à comparer le nombre de résidents du centre ville avec le nombre des présences dans la ville. Personne n’interroge ces chiffres.

Des intérêts particuliers

Si on écoute les arguments de la ville, le problème est qu’un excursionniste – le visiteur d’un jour – dépense cinq fois moins dans les commerces, restaurants et hôtels qu’un touriste qui lui dort forcement sur place, c’est dans sa définition. Comme un banlieusard en visite à Paris doit dépenser moins qu’un touriste venu de l’autre bout du monde. En plus, un excursionniste ne paye pas la taxe de séjour et laisse parfois ses ordures.

Pour le maire « si vous venez à Venise, vous devez savoir que vous êtes à Venise et dépenser quelque chose ». C’était sa réponse aux touristes qui s’étaient plaints auprès de lui, pour avoir payé excessivement cher un restaurant vénitien. De plus en plus de touristes, essentiellement asiatiques, partagent sur les réseaux sociaux les photos des additions des restaurants ou cafés vénitiens tellement leurs montants sont pour eux excessifs. Pour la ville, la solution est donc d’augmenter le nombre de touristes qui dépensent et de diminuer celui des personnes qui viennent seulement pour la journée. La ville veut « re-équilibrer » le rapport entre touristes et excursionnistes d’un jour au profit de l’économie locale et des caisses communales. Un tourisme de classes sociales ?

Si c’est sa proposition pour lutter contre les effets du tourisme, que fait-elle pour lutter contre les causes qui nous ont amené dans cette situation tragique ? Que met-elle en oeuvre pour freiner le tourisme ? Les projets de développement économique non touristiques sont à l’abandon comme à l’Arsenal. Le nombre de airbnb et d’hôtels lowcost à Mestre a explosé ces dernières années. De nouveaux accès parking passagers ont été autorisé et il est prévu de doubler la capacité d’arrivée de l’aéroport qui a déjà triplé en dix ans. Côté statistiques, le centre de recherche municipale Coses qui produisait des études statistiques régulières est fermé depuis 2012. No statistic, no alternative and no control. Ces choix sont parfois justifiés par le maire : les hôtels low cost devraient participer à transformer les excursionnistes en touristes et les projets touristiques ont des rendements sans commune mesure avec d’autres projets. Aujourd’hui, la ville mesure de facto sa dépendance à l’économie du tourisme et va avoir des données certainement inédites pour son avenir.

Une application

Avec le confinement, la ville a dû reporter pour la quatrième fois l’application de sa taxe. Le plus difficile semble de savoir comment trier, parmi les visiteurs d’un jour, qui doit payer. Elle a déjà adopté une vingtaine d’exemptions simples à contrôler comme pour les étudiants ou les résidents. Mais comment contrôler une personne qui dit venir à un enterrement ? Et le travailleur illégal qui se rend au boulot ? Ils représenteraient un travailleur sur sept. Enfin, le client d’une profession libérale ? Une lettre d’invitation est-elle suffisante pour éviter les grugeurs ? Et ceux sans motif si ce n’est de venir rencontrer leurs amis ? Quid des personnes qui voudront manifester librement dans la capitale régionale comme le leur permet la constitution italienne ?

Pour les supporters de foot, la ville a trouvé la solution : ils n’auront qu’à montrer leur billet. Ils font partis des 22 exceptions retenues. Pour les autres, faute de pouvoir les identifier facilement, pour le moment ils devront payer. Nos amis doivent venir vite nous voir, ensuite, s’il y a encore des places, ce sera jusqu’à 10 euros par personne sauf s’ ils veulent bien se loger dans un hôtel vénitien. Pour les plus démunis, il restera la basse saison quand les billets seront à trois euros.

Certains disent que ce projet serait devenu inutile depuis que le président de la région a réussi à imposer la gratuité pour tous les habitants de la Région et qu’une réduction ait été obtenue pour les touristes qui payent déjà leur taxe de séjour ailleurs dans la région. Le risque serait in fine de créer une machinerie administrative coûteuse pour peu de cas. Des collectifs d’habitants réclament de plafonner le nombre de visiteurs, qu’ils payent ou non, ou de limiter le contrôle aux groupes de touristes arrivant avec les autocars, les navires de croisière et les bateaux bus. D’autres villes comme Barcelone ont choisi de privilégier le droit à la ville.

Un cas particulier

La commune a déjà mis en place depuis peu un système de bornes qui captent les informations des smartphones pour contrôler les flux touristiques. Des agents de la ville sont venus expliquer son fonctionnement et son intérêt dans les écoles. Concernant la taxe de débarquement, la mise en place se fera probablement via une application. Cette application va certainement faciliter la récolte de données statistiques pour le tourisme. Qui va mesurer l’impact sur les professions libérales, les écoles de musiques ou encore les clubs sportifs qui pour certains ont déjà annoncé qu’ils iront s’installer sur la terre ferme pour pouvoir exercer leurs activités? La ville a promis un observatoire. Espérons qu’il sera plus efficace que celui créé par l’organisation mondiale du tourisme en 2003 pour définir des indicateurs mondiaux de développement durable. L’équipe bénévole n’a pas encore abouti.

La sortie du confinement va apparemment favoriser pour des questions de sécurité les déplacements de proximité et le tourisme national, voire européen. Quel impact aura la taxe dans ce nouveau contexte si elle est mise en place en juillet comme prévu? En août, les visiteurs d’un jour devront-ils payer dix euros ? Et quid des italiens d’autres régions qui viendront voir leur famille après des semaines de confinement? Sans parler des enterrements, des rendez-vous commerciaux, des retrouvailles entre amis ou des réunions de travail qui ne bénéficieront d’aucune exception. C’est comme si pour limiter le sur-tourisme dont souffre le quartier du Marais à Paris, ses habitants décidaient de faire payer aux Marseillais dix euros pour s’y rendre ou bien de passer une nuit à l’hôtel. De nombreux vénitiens répondront que mes arguments ne tiennent pas la route car Venise serait un cas « à part ». Comme la crise du covid-19.

Ce choix de la ville de Venise fait écho chez moi à la proposition de l’État français de lancer une application pour nous tracer face à cette épidémie difficilement maîtrisable. Les causes sont là, aussi connues comme notamment le désinvestissement public dans l’hôpital et la recherche. In fine, la proposition revient à agir sur les effets d’une situation dramatique, quitte à revenir sur nos libertés, au détriment d’une action sur les causes qui nous y ont amené. Comme à Venise.

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