Journal de bord : mon quotidien à l’hôpital – n°4 [Partie 1] Les montagnes russes – Marie, France

Dans ce journal de bord, je relate les éléments qui me semblent importants de mon quotidien à l’hôpital mais aussi lorsque je rentre chez moi. Mes réflexions, certains échanges, les situations rencontrées. Je décrirai plus spécifiquement certains éléments, d’autres seront passés sous silence, peut-être même oubliés. Je ferai un récit de certaines gardes à l’hôpital, d’autres ne seront pas mentionnées ici faute de temps pour la rédaction, d’intérêt du fait de la répétition et peut-être parfois faute de distance.

Faire avec ?

Le 5-6 avril 2020 : garde de nuit en unité COVID

Grande nouvelle ce soir. Nous apprenons que désormais nous ne devons plus jeter les surblouses en papier à usage-unique dont nous faisons déjà des usages multiples, que nous enlevons et remettons pour les économiser, au risque de nous contaminer dans la manœuvre. Non, dorénavant ces blouses seront mises dans des sacs et… lavées ! Oui bien sûre… Nous sommes tous plutôt dubitatifs. Quelques-unes de mes collègues s’énervent même. «Non mais c’est n’importe quoi ! On nous prend vraiment pour des cons ! On met la main dedans ça se craque et ils nous font croire qu’ils vont pouvoir les laver ? » S’insurge Agnès, ma collègue infirmière. Carry, ma collègue aide-soignante me regarde enlevant les yeux au ciel : «Nos tenues sont lavées d’ordinaire à 90 degrés minimum, regarde ces blouses, elles se craquent quand on les enfile tellement elles sont fines, mais là elles vont fondre !». C’est même certain ! Alors, devant chaque couloir et dans la salle de soin, deux poubelles sont dédiées à la récupération des surblouses pour les envoyer au nettoyage. Nous aimerions tout de même des détails.

Cette information nous est donnée par nos collègues de jours. Nous sommes loin de remettre en cause ce qu’ils nous disent, nous sommes mêmes certaines qu’ils n’auraient pas pu inventer un truc pareil, mais vraiment cela nous semble un peu surréaliste. Alors avec Agnès, nous nous demandons s’ils ne vont pas les stériliser avec un produit ou les vaporiser à basse température ? C’est vraiment flou et nous paraît être une ineptie, enfin une nouvelle ineptie. Parce qu’il y en a un certain nombre. Ça et des incohérences. Il y a de nombreux vacataires dans l’hôpital qui font un peu tous les services. De fait, nous voyons bien les différences entre les services. Des différences qui ont bien des sources. Les médecins en charge des différentes unités COVID ne sont pas toujours d’accord quant à la marche à suivre, bien qu’un médecin soit là pour essayer d’harmoniser les pratiques. Plutôt en vain. Il y a aussi des soignants qui ne se posent plus de questions ou qui n’ont pas réussi à s’adapter au nouveau mode de fonctionnement. Les informations circulent mal, surtout entre le jour et la nuit.

La nuit, nous avons relativement peu d’informations. Pour les avoir, il faudrait poser des questions aux cadres, questions auxquelles nous ne pensons pas toujours et auxquelles ils n’ont pas toujours de réponses. Enfin, toujours est-il que nous avons encore une nouvelle consigne concernant le matériel. Apparemment les cadres auraient dit qu’il y a trop de gâchis de matériel et de matière. Ils auraient invoqué la raison écologique. Parce que c’est bien connu, en tant de crise c’est notre première préoccupation dans un hôpital qui manque de moyens ! Il faut remettre les choses à leur place et remplacer le « l » par le « n », c’est bien pour des raisons économiques qu’ils nous demandent d’économiser le matériel et qu’ils veulent le recycler. Non, je n’ai rien contre le recyclage, au contraire, mais là vraiment, je reste dubitative. En plus de cela, nous avons un petit kit qui nous est fourni pour la nuit : une charlotte, un masques FFP2, un masque chirurgical, une surblouse.

Kit donné pour nous protéger la nuit dans les unités COVID
Matériel dans le kit d’habillage.
De gauche à droite : masque chirurgical, masque FFP2, surblouse, tablier plastique, charlotte

Nous devons tenir la nuit avec ça comme provisions. « On se croirait à Kho Lanta » me lance Maud, une collègue infirmière. En effet, ça va être compliqué.  

Maud est mon binôme ce soir. Nous sommes quatre infirmières, je crois que c’est la première fois que ça m’arrive. Alors, nous essayons de trouver une organisation. Se diviser les chambres ne nous semble pas être envisageable. Nous ne pouvons pas avoir quatre secteurs alors que nous n’avons que deux chariots de soin.  

Un patient sonne. Maud y va. Pendant ce temps, je vais préparer le chariot pour le tour. Je vérifie à chaque tiroir qu’il y a suffisamment de matériel : compresses, bandelettes à glycémies, lancettes, trocart à prélèvement, aiguilles hypodermiques, aiguilles à ailette pour les prises de sang, tubulures pour connecter les médicaments intraveineux, seringues de 1ml, 2.5ml, 5 ml, 10 ml, 20 ml, 50 ml, tubulure à seringue électrique, pochons de sérum physiologique 50 et 100 ml pour y diluer les médicaments, des poches de 1L de sérum physiologique, de sérum glucosé, des pots à prélèvement urinaires, fécales, des tubes pour les prises de sang, des corps de pompe, un garrot, de l’antiseptique, des barboteurs pour l’oxygène, des lunettes et masques à oxygène, des cathéters de tailles et couleurs différentes, des bouchons, des robinets, des adhésifs transparents, du sparadrap, des aiguilles de toutes taille, des seringues à gaz du sang… Un joyeux capharnaüm pourtant bien ranger dans des petites cases dédiées à chaque objet. Évidemment, ils ne sont pas tous cités. S’il en manque, je remplis les cases avec le matériel de la réserve. Une fois de retour dans la salle de soin, je sors un plateau, je sélectionne sur l’ordinateur les traitements des patients et je les prépare sur la plage horaire 19h-7h. Je sors uns à uns les comprimés et flacons de poudre contenant généralement des antibiotiques à reconstituer et à injecter en intraveineux. Il y a aussi les ampoules d’antalgiques, les seringues d’anticoagulants etc.  

Je remarque une chose :  il y a moins de médicaments injectables que d’habitude. En effet, un certain nombre d’antibiotiques qui sont mis en intraveineux pour plus d’efficacité sont prescrits en comprimés. Cela a probablement un lien avec le comptage qui a eu lieu ces jours-ci à la pharmacie. J’ai entendu dire que nous allions commencer à manquer de certains médicaments dont la consommation a été quadruplée, dont les fameux antibiotiques. Pas sûre que ce soit une coïncidence… d’ailleurs (il est temps que je me pose la question), ces antibiotiques ont-ils une vraie efficacité ? Il me semble pourtant que les antibiotiques sur une infection virale ne sont pas utiles ?  Alors, une fois que tout est prêt, je sors le chariot dans le couloir et je pose la question à Maud. Elle réfléchit un peu avant de me répondre. En effet nous sommes d’accord, ces antibiotiques n’ont techniquement pas d’effets sur le virus en lui-même mais, me dit-elle ils doivent être mis en place pour les surinfections qui accompagnent les aggravations des patients. Mais oui ! Suis-je bête ! C’est ce que j’aime dans le fait de ne plus être seule la nuit (d’ordinaire dans les services de médecine il y a une infirmière et deux aides-soignantes pour 25 patients en moyenne). Là, c’est un peu comme lorsque nous travaillons de jour : nous pouvons échanger, nous poser des questions, nous entre-aider, partager nos connaissances ! C’est beaucoup plus stimulant ! C’est d’ailleurs l’un des points positifs de ce COVID. Mes gardes de nuit sont enfin intéressantes et ne ressemblent plus à cette horrible distribution à la chaîne de médicaments auprès de plus de vingt personnes dont je ne retiendrais le nom que d’une poignée… Là je les connais tous, je peux m’occuper d’eux convenablement. C’est tout de même triste de se réjouir d’une telle maladie, mais il faut regarder la réalité en face, pour ce qui est du nombre de personnel, nous avons enfin les moyens adéquats ! Il ne manquerait plus que le matériel et nous aurions vraiment les moyens de prendre en soin les gens avec efficacité, dignité et de façon personnalisée, en soi humaine.    

Avec Maud, nous commençons le tour. Nous optons pour une combinaison efficace : l’une d’entre nous prépare les médicaments et l’autre entre en chambre. Nous sommes toutes les deux avec les surblouses à manche coutre et les manchettes en plastique pour protéger les bras. D’abord, nous rigolons un peu : “J’ai l’impression de porter un sac poubelle” me lance-t-elle en riant. L’odeur en effet appelle un peu les sacs poubelles lorsqu’on les ouvre, une odeur de plastique assez particulière, la matière est tout de même plus fine. Des élastiques à chaque extrémité des machettes font qu’elles tiennent au bas et au poignet de façon hermétique. Le plus caractéristique de cet attirail est finalement le bruit, ce crissement fin de plastique froissé qui accompagne le moindre mouvement. C’est assez agaçant, ce qui est assez étrange car nous sommes entourés de bruits auxquels nous ne faisons plus attention. Mais celui-ci me dérange. En tout cas, impossible de se faire surprendre, j’entends mes collègues arriver de loin. Dès que je plie ou tend le bras, le bouge sur le côté ou le lève, un bruissement l’accompagne. Je me rends aussi vite compte que sous ce plastique, il fait un peu chaud. Vraiment chaud. Je me dis que j’exagère, je n’ai pas fait un effort intense et cela ne m’a pris que cinq minutes. Je vois Carry et Andréa, mes collègues aides-soignantes sortir d’une chambre. La première chambre. Elles sont en nage et n’en peuvent plus : “Je suis en eau” me dit Carry. “Si j’enlève ce truc, c’est de l’eau qui va couler tellement je transpire là-dedans” ajoute Andréa. Je ne rêve pas. Il fait chaud, très chaud. Je sens la sueur qui commence à perler à un endroit assez inhabituel, mes bras ! C’est assez désagréable. Mais bon, n’ayant pas d’autres protections, il faut faire avec.  

Avec Maud, notre duo est assez efficace. Nous avançons de fait assez vite. Maud entre dans les chambres à sa demande. Elle déteste rester sans rien faire, là dehors donc  je prépare. Au prochain tour, nous échangerons les rôles, j’ai insisté lourdement. Parce que moi aussi je déteste rester dehors. Ce que j’aime, comme elle, c’est voir les patients. Presque heureusement, il y a des patients qui sont instables. Chez eux, nous entrons à deux. Alors, je suis contente. Nous allons notamment chez M.L. Il est sous oxygène 15l/min et sature à 90% à peine. Sa fréquence respiratoire est accélérée à 36 respirations par minutes (rsp/min).  

Cet indicateur, nous ne nous y attachions pas beaucoup précédemment mais les médecins se sont rendus compte que la fréquence respiratoire était un indicateur essentiel. Parfois, elle augmente alors que la saturation reste stable. Le corps compense en augmentant le nombre de respirations. Nous pensons tous que certains patients se sont aggravés, voire même sont décédés parce que nous n’avons pas pris assez au sérieux cet indicateur. Nous apprenons souvent de nouvelles choses, de nouveaux protocoles et à chaque fois, c’est un peu de culpabilité qui s’ajoute en se disant que tel ou tel patient aurait peut-être survécu si nous l’avions su plus tôt. Mais nous avançons avec le virus, toujours quelques mètres derrière. J’avoue que lorsqu’Amir, le médecin de médecine interne m’a parlé de la fréquence respiratoire je me suis sentie un peu bête. Prendre la fréquence respiratoire, c’est facile et nous le faisons, mais en effet, nous aurions pu être plus vigilants sur la récurrence des corrélations entre son augmentation et les décompensations à saturation normale… je me demande même si ce n’est pas un défaut de surveillance… enfin, ce n’est pas le moment d’y repenser, je suis toujours dans la chambre et je parle avec le patient.  

Maud installe les antibiotiques et je prends la tension de M. L. Il répond clairement mais pour certaines de ses réponses, j’ai un doute sur leur cohérence. Tellement qu’avec Maud, nous échangeons des regards. Visiblement, nous avons le même sentiment. Il donne le change, mais quelque chose cloche. En sortant, Maud me dit : “Il est un peu confus non ?” Je hoche la tête. Je crois bien que oui. En parcourant le dossier, nous voyons que cela fait plusieurs jours. Nous continuons le tour. Plus nous avançons et plus nous avons chaud. Je sens la sueur ruisseler sur mes bras et cela me dégoûte complètement. Il y a une prise de sang chez Mme V. c’est moi qui y vais, je n’en peux plus de rester là dans le couloir à attendre que ma collègue ait fini dans les chambres. Préparer est tout de même plus rapide que d’aller voir les patients. Aussi, ne pas voir les patients, je n’aime pas ça. Vraiment pas ! Et puis, c’est surtout que je me sens inutile et j’ai chaud… je culpabilise, j’ai l’impression que ma collègue fait tout, je déteste ça. Je transpire alors que je ne fais pas grand-chose ! “On partage les tâches “ me dit Maud pour me rassurer.

Je m’ennuie un peu quand même dans mon couloir… pourtant je prépare les médicaments, le matériel dont elle a besoin en chambre, j’écris les transmissions au fur et à mesure dans l‘ordinateur, valide les soins, je reporte les constantes sur mon papier pour avoir toutes les données à portée de main en cas de besoin… Mais je me sens inactive. Un peu comme si, à force d’être toute seule ou en sous-nombre dans les services, j’étais habituée à ce que le rythme soit effréné et lorsqu’il ne l’est plus, je me sens presque désœuvrée. Enfin, jusqu’à ce que nous arrivions chez M. T., Maud m’appelle, il est en train de décompenser sévèrement, il est à peine présent. C’est mal, je suis presque contente. Un peu d’action ! Rectification, le patient n’est plus vraiment là. C’est parti. Maud appelle le médecin de garde. Je prends ses constantes, elles sont mauvaises. Tension à 7 de systolique, respiration 42 rsp/min, saturation à 67% sous O2 9L en masque haute concentration. On passe à 15l/min il atteint difficilement les 85%, 32 de pouls. Ce n’est pas bon, pas bon du tout. Par précaution nous appelons aussi le réanimateur au moins il ne sera pas surpris et aura le temps de se renseigner. Ni une ni deux, Maud amène du matériel en chambre. Nous essayons de le stimuler, de le ramener mais il réagit peu. Je lui frotte le torse, rien de plus. Maud me tend la seringue à gaz du sang et me demande quelle aiguille je veux. Je tâte le pouls du monsieur, il n’est pas très bien tapé. Je le sens à peine pulser. Je vérifie rapidement ses bras, il a peu de veines et elles sont toutes contrites avec la fièvre… en simple, ça va être une galère. Pas la peine de jouer les cadors en faisant du deux en un (gaz et prise de sang en un seul prélèvement en mettant un robinet permettant de mettre les deux dispositifs sur une même aiguille. Là il va falloir batailler. « Une noire s’il te plaît ». Pas la peine d’essayer les ailettes sur ce coup. Maud met le garrot et cherche pour faire la prise de sang sur le bras droit pendant que je cherche un pouls à gauche. Elle cherche des veines, elle me dit qu’elle ne sent rien non plus. C’est compliqué. Pas de veine et pas d’artère, on est mal. En même temps il est bradycarde et hypertherme. Elle me lance un regard désespéré en soufflant. J’ai toujours du mal avec son pouls. J’ai un truc, fin, léger. C’est irrégulier et le temps de latence est assez long. Je tente. Désinfection. Je préviens le monsieur, même s’il est un peu amorphe, j’ai peur qu’il bouge avec la douleur alors, je le préviens que je vais le piquer, qu’on fait ce qu’il faut pour essayer de faire en sorte que ça aille mieux. Il a l’air de comprendre un peu, mais il est dans les vapes. Je revérifie au pli du coude des fois que mais rien. Au poignet, c’est presque filant. Mais il faut se dépêcher, le médecin ne va pas tarder. Je pique, pas de retour de sang. L’aiguille soulève légèrement la peau. Avec un doigt au-dessus de la zone où j’ai piqué pour continuer de repérer l’artère, je la sens. Je suis peut-être trop en superficiel. Je la ressors de quelques millimètres, là réoriente un peu. Je cherche cette fichue artère. Je crois que le patient a mal. Mon doigt sur le poignet cherche le pouls pour guider là ou de l’autre main je peux diriger l‘aiguille, mais je l’ai perdu. Je suis concentrée mais j‘ai chaud, très chaud. Je me demande si je ne vais pas faire un malaise. Je suis assise à moitié sur le lit, à moitié en appui sur la jambe droite. L‘air que j‘inspire est chaud et humide dans le masque, très chaud, je sens que la charlotte me donne chaud à la tête et la sueur ruisselle le long de mes bras à cause de ce fichu plastique. J’ai du mal à trouver ma position, j’avais cas mieux m’installer ! L’eau s’accumule dans ce truc. Je regarde Maud, c‘est pareil pour elle : «la flotte va finir pas dégouliner et sortir du plastique » me dit-elle alors qu’elle est aussi avec l‘aiguille dans le bras du patient. « C’est insupportable et si c’est le cas au secours l’hygiène !» ajoute -t-elle. Je sens que mon cœur bat vite, un peu trop et que je transpire de partout. Je déteste ça. J’essaie de rester concentrer. Maud maugrée. Je suis toujours à demi-courbée avec le poignet du patient sur les genoux. Je relève la tête pour souffler un coup et je replonge la tête vers le bas. Finalement je rigole : « Sérieusement c’est quoi cette galère ? ». Maud me regarde un peu interloquée : « Tu trouves ça drôle toi ? Moi ça me gonfle ! » et elle ajoute : « Et le médecin il fiche quoi là ! ». Je ne réponds pas, j’inspire un grand coup cet air chaud et désagréable aux effluves de produit chimique qui imprègne de masque et je cherche, je trifouille, je sens qu’avec mon aiguille je passe au travers d’éléments qui craquent légèrement sous l’aiguille, qui roulent aussi, ça me donne des frissons. Je suis contente que le patient soit à demi-inconscient. Tout d’un coup bingo ! Un petit peu de sang monte et… stop. Il s’arrête. Je sors un chapelet d’insultes. Je sens que je suis en train de perdre patience.

« Bah alors Marie, je ne te savais pas si grossière! » me dit Maud d’un ton blagueur.

«Non mais clairement son artère se paie ma tête, elle me veut du mal je te jure !»

« Moi j’ai presque fini !» me taquine Maud

Je répond avec dix ans d’âge mental : « Gna gna gna!».

Puis, je modifie un peu la trajectoire, redresse à peine mon aiguille et enfin, le sang monte doucement. En même temps, il n’a pas un pouls rapide et une tension basse… mais ça devrait le faire. Je retire l’aiguille, fais une compression avec mes compresses, mets un sparadrap. J‘étiquette la seringue. Le docteur arrive. Maud est entrain de finir la prise de sang. Elle a trouvé une toute petite veine sur le côté du pouce. C’était audacieux, mais ça a payé ! Nous aidons le médecin pour ausculter le patient. Il faut le redresser pour qu’il passe son stéthoscope dans le dos mais, aux vues de l’état général, il appelle directement la réanimation. Il a 64 ans, est en pleine santé. Le réanimateur dit qu’il était sur le point de venir, qu’il connait son dossier vu que nous l’avons appelé. Vu son état il le prend directement, il ne passe même pas le voir. Il nous demande de l’amener de suite. Super ! Non seulement il a droit à sa chance, mais en plus, on ne l’intube pas en chambre (parce que c’est devenu la nouvelle mode) ! Nous pouvons le transférer. Je pars chercher la bouteille à oxygène, ma collègue débranche le lit ouvre grand les portes nous emmenons le lit. C’est à l’autre bout du couloir, nous y allons au pas de course. Arrivée en réanimation, c’est l’hécatombe. Ils reçoivent deux transferts en même temps. Visiblement, il n‘y a pas que chez nous que les patients sont instables. Nous emmenons le lit jusque dans la chambre, nous relisons le transfert avec l’équipe de réanimation en le faisant glisser d’un lit à l’autre et ils prennent le relais. Nous devons partir et laisser là notre monsieur. C’est un peu frustrant. 

De retour dans le service avec Maud, nous sommes dégoulinantes. Nous allons directement dans la salle de soin retirer les manchettes et nous laver les mains et les bras. Ouf ! Je retire ma surblouse, l’unique qui m’était allouée pour la nuit et la jette à la poubelle. Maud me regarde en souriant et fait pareil. Nous irons en chercher une au 2A tout à l’heure, Maud a appelé et ses collègues peuvent nous en donner deux, des vraies, avec des manches longues ! Je me retourne et je vois flotter dans le bac à décontamination plein de paires de manchettes. L’eau est particulièrement trouble. Ça me dégoute. Vraiment je ne trouve pas ça hygiénique. Je mets des gants et sors les manchettes et le matériel qui trempait. Évidemment l’eau rentre dans mes gants et je grimace. Maud se moque. Elle vide le bac pour le refaire parce que « Non mais on veut nettoyer des trucs dans l’eau sale maintenant ? » me dit-elle exaspérée.  

En arrivant dans le bureau un homme d’une quarantaine d’année, apprêté, en chemise et pantalon de costume est debout, dos à nous. Il parle, bien. Il se retourne en nous entendant arriver. Je sais à peu près qui c’est, enfin son statut et je l’ignore à moitié. Il ne m’intéresse pas. Il se tourne vers nous et nous salue. Je vois que Maud le considère encore moins que moi. C’est fou cette défiance que nous cultivons pour la hiérarchie. Pourtant, lui personnellement ne nous a rien fait, mais ce qu’il incarne me dérange. Il s’adresse à moi, je le regarde droit dans les yeux :  

 « Lui : Je suis venu voir un peu comment ça allait, je suis de la direction et…” 

Moi : Ah bah ça tombe bien vous allez pouvoir nous expliquer d’où vient cette nouvelle idée de mettre les surblouses en papier à laver ? On aimerait comprendre!

Lui : Ah oui… nous avons appris ça aujourd’hui comme vous… 

Moi : Alors la direction ne sait pas d’où viennent les directives ! C’est super ! 

Lui: Eh bien , on ne sait pas tout vous savez ! » 

Je ravale une petit : « À mon avis vous ne savez pas grand-chose du terrain » et continue de l’ignorer, les yeux à nouveau rivés sur mon écran.  

Les cadres de nuits arrivent et le haranguent. Il sort vite de la pièce, l’animosité est palpable depuis notre entrée dans la pièce. Pourtant, en arrivant, mes collègues lui disaient qu’elles comprenaient bien. Moi, ce soir j’ai décidé de ne pas comprendre. J’en ai marre de devoir bidouiller avec du matériel. Avant qu’il ne sorte, alors que Fanny, la cadre est près de la porte je demande à mes collègues, un peu trop fort : « Il est payé en plus, celui-là, pour venir nous faire des sourires la nuit ?». Il ne relève pas. Fanny passe la tête par la porte et chuchote fort «Marie enfin !» Pour me réprimander gentiment. Je hausse les épaules : «Bah quoi, j’ai tort ?». J’entends la porte qui s’ouvre et se ferme. Fanny me dit : 

 «Fanny : Non mais bon… c’est déjà bien qu’il passe non ? 

Moi : Sympa de quoi, on travaille en dépit du bon sens… l’histoire des blouses là c’est une blague ?

Fanny : Non, oui, bon d’accord c’est bizarre mais ils veulent essayer un nouveau protocole ou je ne sais pas quoi… » 

C’est bien ce qui fait la joie de travailler en ce moment, personne ne sait rien ! Mais bon, je ne lui en veux pas. Elle finit par concéder : « Je sais que c’est n’importe quoi, mais qu’est-ce que tu veux que je dise ? ». Rien, évidemment.  

Quelques minutes après, la CGT appelle : la pauvre dame, elle n’est pas tombée au bon moment. Heureusement, au téléphone je rigole et je garde le ton de l’humour, mais je ris jaune comme on dit. Elle me demande si on a des problèmes ou des difficultés. Je lui parle des problèmes de matériel : deux masques, une surblouse, une charlotte… des éléments que nous sommes censés changer régulièrement sur la garde mais au temps du COVID tout est permis. Je l’informe aussi des nouvelles directives et lui parle des blouses et des manchettes, parce qu’elles valent quand même le détour. Elle éclate de rire au téléphone : « Les manchettes dans le bac à décontamination ? Non mais on en est à ce point-là ? La prochaine fois on lave les masques et les gants aussi ? Et puis dites mois ça sèche comment votre truc ? » Et là est le plus beau :  

« Moi : Pour l’instant ça ne sèche pas je les ai posés sur le côté et je pense que je vais les jeter 

Elle : Non parce que comment vous voulez que ça sèche un truc pareil ?  

Moi : Ah bah désolée, je n’ai pas encore eu le temps de tirer un fil à linge pour les suspendre dans le service. » 

Elle rit mais compatis. « Je suis désolée » dit-elle. Je lui dis que ce n’est pas la peine c’est un peu usant mais reste anecdotique et drôle. Et pour le reste, restons sur une note positive, je lui dis que nous sommes en nombre ! Elle est ravie de l’entendre. Elle ajoute : «Cependant, je ne sais pas si vous êtes au courant, mais comme on est en pénurie de tabliers plastiques, il ne faut plus en mettre que quand vous faites des soins qui peuvent mouiller».  

Par aquis de conscience, je vais jeter un oeil aux affiches joliement imprimées par l’hôpital et placardées sur toutes les portes avec les recommandations sur l’habillage :

Affiche : Règles d’habillage et de déshabillage pour la prise en charge des patients supsects ou possibles ou confirmés de coronavirus.

La dernière ligne indique bien de revêtir un nouveau tablier à chaque entrée en chambre. Je note aussi qu’une fois le tour terminé, nous sommes bien censé retirer les lunettes et les laver, jeter la coiffe et le masque. Évidemment, n’en ayant pas assez, nous les pendons de façon insalubre sur des portants et les remettons, parce que si à chaque sonnette nous jetons le matériel, nous n’aurions plus rien… Cette affiche nous enjoint aussi à utiliser préférentiellement un masque chirurgical pour entrer dans la chambre si nous ne réalisons pas de soins invasifs… ce que nous ne faisons pas parce qu’il est hors de question de nous mettre en danger pour des questions d’économie. « Un jour c’est oui, un jour c’est non, nous sommes matraqués de doubles discours, nous savons tous que les masques chirurgicaux ne protègent pas assez… » me dit Maud. Mais bon, nous avons encore de nouvelles consignes alors, ne mettons plus de tabliers plastiques! À quoi bon… Nous avons un peu l’impression de mener des combats de Don Quichotte.

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