Journal de bord : mon quotidien à l’hôpital – n°4 [Partie 2] Les montagnes russes – Marie, France

Dans ce journal de bord, je relate les éléments qui me semblent importants de mon quotidien à l’hôpital mais aussi lorsque je rentre chez moi. Mes réflexions, certains échanges, les situations rencontrées. Je décrirai plus spécifiquement certains éléments, d’autres seront passés sous silence, peut-être même oubliés. Je ferai un récit de certaines gardes à l’hôpital, d’autres ne seront pas mentionnées ici faute de temps pour la rédaction, d’intérêt du fait de la répétition et peut-être parfois faute de distance.

Ou se résigner ?

Le 7-8 avril 2020 : garde de nuit en hépato-gastro-rhumato

Ce soir, je quitte le COVID, je reviens en service de soin régulier, enfin presque, parce que le COVID est partout et qu’il impacte toutes les organisations. Je suis en hépato-gastro-rhumato. Oui, c’est étrange et cela n’est pas dû à l’épidémie. Ces deux services ont fusionné il y a au moins trois ou quatre ans. Cependant, pour la première fois, j’ai une aile à moitié vide. D’abord je m’inquiète : « Ce sont des lits libres ? Je peux faire douze entrées sur la nuit ? ». Apparemment oui, mais avec le COVID, aux urgences il y a très peu d’autres patients. Nous verrons bien. Aussi, nous n’avons jamais été aussi nombreuses dans ce service : comme d’habitude je suis la seule infirmière et il y a deux aides-soignantes avec moi. Mais avec nous il y a deux étudiantes infirmières de première année. Il ne faut pas négliger leur présence, ce sont de vraies aides. En revanche, je ne comprends pas trop ce qu’elles font là. Des étudiantes en stage pendant l’épidémie de COVID, je trouve ça assez particulier. Elles m’expliquent que d’autres de leurs camarades étaient affectés dans des unités COVID ou dans le peu d’unités qui ont survécu aux fermetures mais la plupart se sont mis en arrêt. En même temps, si c’est pour être utilisé comme main d’œuvre gratuite, je les comprends.  

Leur présence me perturbe un peu. Je ne suis plus habituée à former des étudiantes. De plus, elles connaissent bien le service et ont leurs habitudes. Moi pas. Comme je ne les connais pas, je ne sais pas comment elles travaillent. Alors qu’elles partent préparer le chariot, je les arrête. Je leur demande comment elles s’organisent d’habitudes avec mes autres collègues. Elles ont leurs patients à charge et pendant que l’infirmière voit ses patients, elles s’occupent des leurs. Ça ne me convient pas. Il est hors de question que je les laisse aller seules chez les patients. Je préfère les accompagner. Comme ça je fais connaissance avec le patient et surtout je vérifie ce qu’elles font et nous pouvons dialoguer sur la prise en soin. Pas que je n’ai pas confiance, mais déjà qu’en tant que diplômées nous oublions plein de choses et faisons des erreurs, alors en première année, il est normal de ne pas tout savoir. Un œil de plus n’est jamais de trop. Elles comprennent.  

Nous préparons les médicaments ensemble. Il y a peu d’injectables. Nous commençons par les patients qui n’ont pas le COVID. L’aile de droite est presque pleine. J’ai au total 16 patients, ce qui est vraiment peu pour ce service où j’ai d’habitude 27 patients. La plupart sont stables et vont plutôt bien. Nous passons surtout du temps chez M. G car il a une sonde naso-gastrique (sonde que l’on passe par le nez et qui descend jusqu’à l’estomac) sur laquelle nous branchons une alimentation. Je montre aux étudiantes comment faire. Je leur explique aussi comment se pose la sonde, puisque ceci relève de nos compétences. Nous réinstallons bien le patient, faisons son change, et le laissons pour la nuit. Ensuite, je vais m’occuper seule de nos six patients COVID. Je déconseille vivement aux étudiantes de rentrer. Ce serait prendre des risques inutiles. De plus, il n’y a que deux surblouses qui seront pour l’aide-soignante et moi. Elles ont toutes les deux l’air soulagé : « Surtout que j’ai été hospitalisée en réanimation il y a quelques mois et je n’ai plus qu’un poumon » me dit Gaëlle, l’une des deux étudiantes. Je suis soufflée ! Que fait-elle dans un hôpital plein de COVID ? Si elle l’attrape, elle est plus à risque qu’un papi de 102 ans diabétique, obèse, avec de l’asthme, de la bronchite chronique, de l’hypertension et tout ce qu’on veut ! Elle m’assure qu’elle a conscience des risques mais elle se dit que même dans ce service, elle aide un peu. C’est tout à son honneur. Mais bon, il faut qu’elle fasse attention à sa santé. En tout cas nos patients COVID sont stables. 

La nuit va être longue. Très longue. J’appelle au 4A au cas où il y ait une de mes anciennes collègues. Sonarile est là ! Elle passera me voir plus tard, c’est relativement calme chez elle aussi. Nous mangeons de bonne heure. Tranquillement, nous prenons notre temps et discutons de séries, de la vie en confinement, des collègues, du bazar de l’hôpital.  

Coup de téléphone : les urgences. Deux entrées sont prévues. Une dame d’une cinquantaine d’années qui est venu pour ictère (jaunisse) et altération de l’état général. Elle est relativement bien sauf qu’au scanner, ils ont trouvé des masses au pancréas et aux poumons. Il y a de fortes chances que ce soit grave, du type cancer métastasé. Il faut aussi surveiller sa glycémie bien qu’elle ne soit pas diabétique. Comme le pancréas est atteint, ses glycémies sont perturbées et elle secrète trop d’insuline. Elle fait hypoglycémie sur hypoglycémie. Le second patient a une trentaine d’années. Il a été amené par le SAMU pour une tentative de suicide médicamenteuse. L’infirmière ne sait pas me dire quel type de médicament il a pris mais elle me rappellera pour lui parce que pour l’instant il n’est pas très bien. Pas de souci, je lui dis de faire monter la première patiente. Elle arrive en une vingtaine de minutes. Cette petite dame est très sympathique et elle a un sacré sens de l’humour ! Une fois installée dans son lit, nous lui prenons ces constantes (pouls, tension, température, saturation, glycémie, fréquence cardiaque) qui sont bonnes sauf la glycémie qui est un peu basse. Je regarde la prescription faite par les urgences mais rien à part : “sérum glucosé si hypoglycémie”. Ce n’est pas très précis: pas de concentration ni de dosage préconisé. Peu importe, je vais lui mettre un G10% à débit lent. Mes collègues lui font remplir les papiers d’admission : personne de confiance, son régime alimentaire et nous faisons l’inventaire de toutes ces affaires. Elle n’a pas grand-chose, elle n’avait pas vraiment prévu de rester. Elle est venue sur conseil de son médecin traitant et est arrivée aux urgences à 10h du matin. Il est actuellement 23h30. Elle est très fatiguée, épuisée même. Alors, nous la laissons tranquille pour qu’elle se repose. Juste avant que nous quittions la chambre, elle nous dit d’un air enjoué : « C’est drôle je suis de la même couleur que mon drap ! Au moins je suis assorti c’est un peu mode ! ». En effet, son drap est jaune pâle. Avec mes collègues nous rions, mais nous sommes un peu tristes.

Cette dame a peut-être attendu un peu trop longtemps avant de se présenter aux urgences. Ça fait près d’un mois que son état se dégrade. Si elle était arrivée un peu plus tôt peut-être que ça se passerait différemment mais là avec des métastases aux poumons, ses chances de survie sont quand même beaucoup moins importantes. Ceci nous met face à la grande question que nous nous posons depuis plusieurs semaines : où sont passés les autres patients et quelles vont être les conséquences du coronavirus sur eux. Cette dame fera peut-être partie des victimes collatérales du virus, tout ça pour un retard de prise en charge parce que nous n’avons plus de service d’oncologie, parce que les gens ne viennent plus aux urgences. Il faut vraiment se poser la question de ces victimes collatérales.  

Deux heures plus tard nous avons un nouvel appel pour le deuxième patient des urgences. Le monsieur a été retrouvé à son domicile par sa femme (enceinte) qui a appelé le SAMU. Il a ingéré une plaquette d’on ne sait quel médicament. Il est sous quatre litres d’oxygène mais a une bonne saturation, me dit l’infirmière. Il est calme il n’y a pas de problème particulier avec lui. Je leur dis de nous l’envoyer. Je prépare la chambre, je mets le barboteur pour que l’on puisse ensuite brancher l’oxygène dessus lorsqu’il sera là. Un petit clic se fait entendre dans le couloir. C’est la cadre de garde qui arrive, Fanny. Je suis assez contente de la voir. Nous discutons un peu du service, à moitié vide. Du peu d’entrées, de l’organisation générale qui prend de plus en plus forme même s’il y a toujours des petits aléas et des petites nouveautés. J’apprends grâce à elle que plusieurs initiatives ont été lancé par l’atelier et les dispositifs médicaux. À l’atelier, ils travaillent à la réalisation de tabliers plastiques dont nous sommes en pénurie avec des sacs poubelles. Au dispositifs médicaux, l’équipe propose de créer des masques à partir d’un revêtement qui se trouve à l’intérieur des cartons de médicaments. Je trouve ça vraiment chouette que cette situation révèle une telle créativité et stimule les esprits. Ces deux services sont méconnus mais sont des services clés dans le fonctionnement de l’hôpital et je trouve ces initiatives vraiment super ! Parce que ce matériel, nous en avons quand même besoin. Je sais que la dernière fois je râlais sur le fait de devoir recycler les blouses, ce que je trouve toujours aberrant, mais là ces idées me semblent bonnes. D’ailleurs, pour ce qui est des blouses, mes collègues de pneumologie ont fait l’expérience et en ont mis deux dans le lave-vaisselle : il stérilise à sec mais à haute température. Les blouses ont formé un amas de matière à moitié fondue. Et après, on s’étonne que nous soyons dubitatives… 

Bref, j’aime bien discuter avec Fanny. Elle me demande où en sont mes études, je lui demande comment on va son fils. Je lui explique qu’actuellement en plus je travaille un peu sur le COVID, que sur un blog (ce blog), je raconte un peu ce qui se passe à l’hôpital. Elle m’encourage, me dit que c’est très bien qu’il faut raconter, qu’il faut en parler. Elle me dit qu’elle me fait confiance pour dire à la fois ce qui va et surtout ce qui ne va pas et ajoute avec un grand sourire : « Si jamais il y a besoin de manifester, si vous avez besoin de voix pour la protestation, moi je serai avec vous ! Parce qu’on en a besoin ! Y’en a marre qu’on nous prenne tous pour des abrutis ! L’hôpital public est dépecé petit à petit, tout le monde s’en fiche et là tout d’un coup on nous donne des moyens pour la survie de la nation ! Comme quoi c’était faisable depuis longtemps ! C’est un peu comme si on souffrait depuis des années pour rien, parce que franchement, on est d’accord, travailler à l’hôpital depuis des années c’est une souffrance ! Moi j’étais dans les manifestations l’an dernier où on se faisait gazer quand on demandait des moyens et du personnel… tu vois c’est quand même tous des pourris… il leur fallait juste une bonne motivation, une bonne pandémie pour relancer la machine !». Lorsque le patient arrive, nous arrêtons nette notre discussion. Rien qu’au bruit qu’il fait pour respirer, je sais que ça ne va pas, mais alors pas du tout.  «Il respire comme une patate! Tu devrais y aller tout de suite !» me dit Fanny. Oui en effet. Je suis le brancardier en le dirigeant jusqu’à la chambre.

Le patient est complètement comateux, il est polypnéique, c’est-à-dire que j’ai une fréquence respiratoire très élevé.  Il est sous oxygène 4 l/min mais ça n’a pas l’aire de lui suffire. Il n’a vraiment pas l’air bien. Je soulève le drap et découvre que le patient est contentionné, c’est-à-dire qu’il est attaché parce que visiblement, le monsieur calme a été agitée aux urgences, d’après ce que me dit le brancardier. Il a une sonde urinaire. Une fois le brancard mis à côté du lit, je me mets à genou sur le lit et me prépare à tirer le patient. Le brancardier me regarde avec des yeux ronds : « Je peux savoir ce que tu comptes faire là ? Redescend tout de suite, on arrivera jamais à le bouger à deux ! ». Heureusement, mes collègues arrivent. Nous sommes à six pour le passer d’un lit à l’autre. Il dépasse les 100kg et ce transfert demande un gros effort. Ok, à deux nous n’aurions pas réussi. Le brancardier est avec mes deux collègues aides-soignantes du côté du brancard et les étudiantes et moi sommes à moitié montées sur le lit pour le tirer dessus. Une fois installé, je vérifie sa perfusion. Elle coule. Je prends ses constantes. Il est à 83% de saturation. Ce n’est pas bon, mais alors pas du tout. Premier réflexe, je monte l’oxygène et le passe au masque haute concentration. D’abord à 5 litres mais c’est insuffisant puis à 7 l/min. Il remonte à peine à 88%. C’est trop peu. L’étudiante me lit le dossier. Dans la foule d’antécédents cités, j’entends : blablabla, dépression, blablabla, BPCO (bronchopneumopathie chronique obstructive). Je ne retiens que ce qui me parait important, là, pour la situation. Je ne peux pas le laisser avec autant d’oxygène, la limite est de 2.5l/min… Pour l’instant je n’ai pas trop le choix. Je l’entends respirer et il graillonne. En fait, ce bruit est assez caractéristique. C’est un peu comme s’il faisait des gargarismes avec quelque chose d’épais et de gluant au fond de sa gorge et même plus profond au début du thorax, à chaque respiration. Je montre le système d’aspiration. J’adapte une sonde au bout et c’est parti. Mes collègues le tiennent. Elles sont obligées de lui tenir la tête parce qu’il la bouge dans tous les sens, sans pour autant ouvrir les yeux. Pour aspirer quelqu’un il faut en général passer par le nez ou la bouche. Je veux aller chercher profondément les sécrétions, alors je passe par le nez. C’est assez douloureux, alors du coup elles sont obligées de le tenir pendant que je cherche à passer par le nez pour redescendre jusqu’à la trachée. J’ai du mal à passer mais je fini par y arriver. Lorsque j’aspire ce qui sort est épais et jaunâtre. Le bruit est assez affreux. C’est l’un des rares soins qui me dégoutent. Ce bruit d’aspiration d’un liquide épais et gluant. Les sécrétions sont abondantes et malgré ce que j’ai retiré, je sens que ça continue à gargouiller dans sa gorge. Je prends une autre sonde d’aspiration et je vais chercher dans sa gorge. Ça le fait toussé, c’est bien, ça fait remonter les sécrétions qui sont plus faciles à aspirer. Au bout d’un ou deux passages, le patient mord la sonde. «Monsieur, s’il vous plait, lâchez la sonde» dis-je en tirant dessus en priant pour ne pas qu’elle se craque. Je demande à l’une de mes collègues d’aller chercher d’autres sources d’aspirations, nous allons en avoir besoin. En fait il est tellement plein que l’oxygène ne parvient pas à bien passer jusqu’à ses poumons. En gros, il a dû inhaler alors qu’il était inconscient et finalement il est en train de s’étouffer. Alors que j’ai encore la sonde dans sa gorge, j’entends enfin l’information qu’il me fallait dans la lecture du dossier que continue de faire Orane, l’étudiante. Le patient a avalé une plaquette de Lexomil ! Pas étonnant qu’il soit somnolent. La deuxième étudiante, Gaëlle me demande : « Mais pourquoi il a avalé tous ces médicaments ?». Sans réfléchir, alors que le patient mord encore la sonde et que j’essaie de l’extirper de sa mâchoire, je réponds : « Sa femme est enceinte, sûre, c’est pour ça ! Moi je ferais pareil !». Les étudiantes restent sidérées sans savoir quoi répondre pendant qu’Alix, ma collègue aide-soignante rigole en ajoutant : « Peut-être qu’ils ont appris que c’était des jumeaux ! Là c’est encore plus une bonne raison! ».  

Sur ces bonnes paroles, le patient remonte à 90%. Il est assez stable pour que je puisse jeter un œil moi-même au dossier. Je regarde en diagonal, j‘ai déjà eu la plupart des informations à la lecture. J’appelle en même temps l’interne de garde. Je lui expose la situation. Elle monte. Les étudiantes ne demandent qu’à aider, mais je ne sais pas quoi leur faire faire, alors je leur conseille d’observer et nous en rediscuterons après. Le problème principal demeure que le patient est dans les vapes, enfin plutôt complètement comateux… nous n’arrivons vraiment pas à le réveiller. Sur une petite feuille dans le dossier je lis aussi qu’en plus de la plaquette de Lexomil, qui fait dormir, le SAMU a fait au patient qui était récalcitrant une intramusculaire de100 mg de Loxapac, histoire de l’achever un peu… Pas étonnant qu’il ait inhalé et qu’il soit comateux le pauvre… quand l’interne de garde arrive, je lui refais le topo. L’interne est outrée par les 100 mg de Loxapac mais aussi par la jolie prescription des urgences sur laquelle il est écrit comme unique consigne : mettre sa VNI (ventilation non invasive) au patient.  Elle rappelle les urgences pour leur expliquer que le patient transféré n’est pas stable mais le médecin au bout du fil la coupe nette. Il s’en fout. Il a fait une prescription, si ça ne lui va pas, elle se débrouille.

Elle a l’air un peu paniquée. En effet le patient est vraiment très comateux.  Elle me demande d’essayer de lui mettre sa VNI, seulement, je n’ai aucun moyen d’adapter l’oxygène dessus. Cette idée est donc mise de côté. Sans l’aide du médecin des urgences, l’interne décide d’appeler le réanimateur. Il lui explique que vu l’état du patient et vu ce qu’il a pris il faut mettre de l’Anexate, un antidote aux benzodiazépines. Une ampoule en flash puis une seringue électrique. Pour la respiration, il va falloir baisser l’oxygène, sinon il va finir en hypercapnie à cause de sa BPCO. J’appelle le service de pneumologie pour demander conseil par rapport à la machine et voir si elles n’ont pas un embout pour adapter l’oxygène dessus. Elles en ont un. Je demande à nouveau à une collègue d’aller chercher le matériel. Pendant ce temps là j’emmène les deux étudiantes et montre la préparation de l’Anexate en flash et de la première seringue électrique. Elles feront la suivante, nous aurons plus le temps. J’ai assez de produit pour l’injection en intraveineux direct (IVD) mais pas pour la seringue, je demande à nouveau à une collègue si elle peut aller m’en chercher en réanimation en m’excusant. Je fais la première injection au patient qui se réveille tout d’un coup. C’est assez impressionnant, j’ai l’impression d’avoir réveillé un mort. Il gesticule, enfin essaie mais il est entravé par les contentions. Il ouvre les yeux, ils sont marrons, et bouge la tête. Son torse se soulève comme s’il respirait pour la première fois. Par contre en 5 minutes il retourne dans sa léthargie. Il faut absolument lui mettre la seringue électrique rapidement.

Ma collègue me ramène le produit. Les deux étudiantes sont avec moi. Je leur explique rapidement le calcul tout en sortant le matériel. Il faut une aiguille de prélèvement, une seringue de 50 ml et mes ampoules d’Anexate. Je leur explique que ce produit-là, je ne le dilue pas, tout simplement parce qu’il est concentré à 0.1 milligramme par millilitre. Si je le dilue, je vais diminuer encore la concentration, or mon but c’est de commencer par passer le produit selon le dosage de 0.2 milligrammes par heure. Pendant que je prélève le produit, je leur explique que je vais mettre la machine à la vitesse de 2 ml/h. Je les vois dubitatives. Je saisis une seconde ampoule et reprend : « Dans ma seringue mon produit est concentré à 0.1mg/ml. Le docteur me dit de passer le médicament à 0.2mg/h. Pour trouver l’heure, je fais quoi ?». Je prends une troisième ampoule pour en extraire le produit. Elles ne me répondent pas. «Prenez un papier et écrivez les deux l’un en dessous de l’autre» leur dis-je. Gaëlle sort une feuille, je saisis une quatrième ampoule, la bascule goulot vers le bas et prélève. Mes doigts sont de plus en plus écartés et tendus pour repousser le piston sans le toucher, question d’hygiène. Elle écrit :

0.1mg/1 ml 

0.2mg/1h 

Orane me dit : « On doit faire un produit en croix ?», j’acquiesce et prend la dernière ampoule.  

«0.2×1/0.1×1, ça fait… ha bah oui, ça fait deux !»

Je prends la seringue, y visse la tubulure, la purge de quelques millilitres et pars l’installer au patient. Dans la chambre l’interne de garde est toujours là. Ma collègue de pneumologie est passée apporter l‘embout pour la VNI. Le patient est mieux, 92% de saturation sous 2.5L d’oxygène. Nous lui installons le masque à VNI et branchons l’oxygène. Le patient est relativement stable. Il plafonne toujours à 92% de saturation sous VNI et oxygène 2.5 l/min. Il oscille de 89% et 92%, c’est variable. Par contre, il ne se réveille pas. Je rappelle l’interne. Elle me dit qu’elle modifie la prescription pour que je puisse changer le débit de la seringue électrique en fonction de l’évaluation de l’état de conscience du patient. Elle met de 0.2 à 0.5 mg/h. J’augmente au fur et à mesure car le patient reste comateux. À mon avis, il restera à 0.5 mg/h toute la nuit.  

Une fois le patient stabilisé, je vais écrire la transmission d’entrée résumant le dossier puis les transmissions concernant la prise en soin, ce que nous avons fait etc. Une transmission assez longue. Ce qui est bien, c’est que tout ça nous aura occupé pendant 1h30. Quelques minutes après, ma collègue vient me voir, Sonarile. Je suis ravie ! Ça fait déjà quelques semaines que nous ne nous sommes pas vues. Je lui raconte ma mésaventure avec le patient et elle me parle de son service. Visiblement, ce soir aux urgences il y a des soucis. Entre mon patient envoyé mourant et les siens envoyés sans même qu’elles aient été prévenues de leur arriver… Elle m’explique : «Je leur ai dit que je prenais le premier patient et qu’elles pouvaient me rappeler dans trente minutes pour voir si on pouvait prendre le deuxième. Sauf qu’elles n’ont pas rappelé et qu’on a eu un décès. Le hasard faisant bien les choses, l’entrée a croisé pile au niveau des portes du service le gars du funé(rarium) qui emmenait le corps. C’est sympa pour le monsieur qui vient d’arriver, ça met l’ambiance !»  

À 4h, je profite que le service soit calme pour aider les étudiantes sur leurs exercices de calcul de doses. Ma collègue aide-soignante me regarde puis fixe l’horloge et repose son regard sur moi : « Du calcul à cette heure-ci ? Non mais je sais que tu n’es pas normal mais là…». Je grimace sans répondre. Les étudiantes sont d’accord. Nous faisons ensemble trois exercices puis c’est l’heure du tour de 5h.  

Avant de partir, je passe dans le bureau des cadres. Avec l’entrée du patient, j’ai oublié de faire signer ma feuille de présence. Fanny est là. Nous revenons un peu sur la discussion que nous avions eu plus tôt. Elle me dit : «Vraiment, si tu fais un mouvement protestataire… ». Je l’arrête tout de suite :« Je ne suis pas une grande guerrière qui entre en lutte. Je regarde ce qui se passe. ». Fanny me sourit : « Oui c’est vrai que tu es toute gentille, je ne te vois pas trop en manif ! Moi j’y étais et on n’a pas été écouté, on a été traités comme des délinquants. Il ne faut pas croire qu’on va oublier comme ça. On n’est pas Alzheimer ! Si après ça repart comme avant, il faudra faire une vraie grève, une où on arrête de faire tout le travail.” Je hausse les épaules, elle ajoute “Arrête, je sais comment ça marche, sur nos jours de grève, le travail est fait quand même. Visiblement, ce qu’il leur faut, c’est une grève comme la SNCF ou tout est bloqué, sauf que nous, il y aura des morts. Si c’est ce qu’il faut…».

C’est là l’un des revers lorsque tout le monde sait ce que vous faites, cela peut devenir un enjeu, un moyen de faire passer des messages. Mais ces messages, je les accepte, car ils sont plus que pertinents. Fanny n’a pas tort, pendant les grèves, nous sommes moins de personnel, mais le travail est fait, presque comme un jour normal. C’est sans doute là notre tort. Ne pas dire non. Ne pas refuser de faire les soins non vitaux. Si nous réalisions un vrai service minimum, c’est-à-dire, de faire que les soins qui engendreraient la mise en danger du pronostic vital, que se passerait-il ? Quand l’hôpital croulera sous les présentations en justice, cela changerait-il quelque chose ? Je n’en suis même pas sûre. En revanche, ce que je sais, c’est que Fanny n’est pas la seule à tenir ce discours. Eliane et moi en avons déjà débattu et plus récemment, Alexandra, une collègue infirmière de pneumologie m’a dit : « Tu sais, ils nous ont bien montré que la seule chose qui faisait bouger les choses, c’était le nombre de mort. S’il doit y avoir des morts pour qu’on nous entende, il n’y a pas de problème, il fallait le dire plus tôt. ».  

En y réfléchissant, en cardiologie en décembre/janvier, c’était l’hécatombe. Pas assez de personnel et ils mettaient des nouvelles, des petites jeunes qui ne connaissaient pas et devaient se débrouiller. Sonarile me disait qu’ils ont perdu au moins 5 patients sur un mois. Des morts imprévues et qui auraient pu être évitées avec une prise en soin correcte. Deux des jeunes infirmières sont parties parce qu’elles savaient que c’était du défaut de surveillance mais elles ne pouvaient pas non se dédoubler, ni deviner des choses qu’elles n’avaient jamais vues. Elles n’ont pas réussi à s’en remettre. Mais personne ne se pose de question ? Des morts, il y en avait déjà avant la crise. Il y en a aujourd’hui plus, ils sont plus visibles, alors l’État donne des moyens. Faut-il laisser mourir des gens pour obtenir des meilleures conditions de soin ? Quand je dis que nous ne sommes pas des héros ! Nous ne voulons même pas l’être, au contraire. Il est hors de question de supporter la misère du monde sans broncher. Aujourd’hui, nous travaillons, nous nous mobilisons par conviction, pourrions-nous vraiment laisser mourir pour les mêmes raisons ? 

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