« De l’art d’habiter la maison. Ou de l’art de balayer le dedans avant de balayer le dehors », Sara, Bruxelles (mais aussi Porto-Novo, Foggia, etc.), n°1

Au cinquième étage d’une maison bruxelloise, je contemple le calme d’un intérieur d’îlot ou, comme j’aime bien le définir, de cette grande cour qui nous sépare de nos « voisins lointains », pardonnez-moi le jeu de mots

La vue s’ouvre sur l’« arrière » des maisons alignées le long du périmètre de l’îlot, sur leurs jardins privés, leurs terrasses ; ce qui me fait souvent penser aux coulisses d’une scène.

Morceau de Bruxelles vue du balcon

Depuis la terrasse de l’appartement où j’habite avec mon compagnon Andrea et mon chat Martino, je ne vois pas la rue, la ville, le dehors. Je vois plutôt l’intimité (ou les intimités) d’autres « chez-soi » que le mien, d’autres odyssées de l’espace domestique que celle qui m’occupe au quotidien. C’est pourquoi j’aime bien décrire l’intérieur de cet îlot comme une grande cour commune, du moins visuellement, où des intimités se croisent, dialoguent, entrent en contact, voire en tension. 

Les asánnyí

 Lundi 27 avril • Il est environ 9h • Aucun bruit, aucun son, aucune voix 

Je profite du calme matinal pour accomplir mes petits rituels du réveil : sortir les plantes, les agencer soigneusement tout au long du garde-corps marquant la limite de notre chez nous, leur « donner à boire ». Non, je ne les arrose pas. Je leur donne à boire, comme s’il s’agissait d’asánnyí, ces parasols en fer plantés au cœur des maisons familiales du Sud-Bénin pour rappeler la présence des absent·e·s, de celles et ceux qui « n’existent plus », ou mieux qui « existent autrement » : les ancêtres. 

Chaque plante est en effet porteuse d’histoires. Elle inscrit ici et maintenant la présence d’une personne, d’un être plus ou moins lointain. Un avocatier d’environ un mètre de hauteur domine le groupe.

Il y a quatre ans, le dernier jour de mon terrain de recherche à Porto-Novo au Bénin, Iyá, la grande tante de la maison de Gukọmẹ m’avait offert, entre autres, un avocat à ramener chez moi, à yovótomè, le pays des blancs. Mes recherches doctorales prenaient alors fin. Je savais que je ne reverrais pas Iyá, sa cour, sa maison pour un bon moment. J’ai alors décidé, à l’instar d’un asánnyí, d’« enfoncer » cet avocat dans la terre, de l’entretenir soigneusement, « de lui donner à boire », pour reprendre une expression largement répandue au Sud-Bénin. Aujourd’hui, il est un jeune arbre. Je l’ai nommé Lalo (« c’est faux » en gungbè, l’une des langues parlées dans la région de Porto-Novo), en souvenir d’Iyá et de sa méfiance vis-à-vis de mes « récits d’Occident ».

Avocatier originaire du Bénin en pot à Bruxelles

« Chez nous, il y a des musées qui abritent des centaines de masques, d’objets venant du Bénin, du Cameroun, etc. » ; « lalo » était la réponse de Iya. Ou encore : « Chez nous, on ne passe pas autant de temps à préparer nos repas. Souvent, on mange rapidement. Cinq minutes et c’est prêt ! » ; « Pourquoi ? » rétorquait-elle « parce qu’on a l’habitude de dire que nous n’avons jamais le temps », « lalo ! » coupait court Iya.

Après l’entretien des plantes, vient le balayage : salle de bain, chambre, cuisine, salon, terrasse. Du dedans au dehors.  Je n’avais pas cette habitude avant d’habiter la maison familiale de Gukọmẹ, au Bénin. C’est durant ces mois passés avec la collectivité « Sagbo ayatọ » que j’ai appris l’importance du balayage. Il ne s’agit pas juste « de faire le ménage ». Il s’agit plutôt de réactiver son « chez soi ». À Porto-Novo, le balayage permet de redéfinir  les limites de la maison. Par ce geste, on se (ré)approprie les espaces de vie. On en renouvelle les limites. 

« Un espace qui n’est pas entretenu, balayé, est un espace qui peut être occupé par quiconque. » me disait chaque matin une jeune femme de la maison, « si tu ne balaies pas ton chez-toi, tu autorises des hommes, des poules, des chèvres, des esprits, à s’y installer ». 

Certes, ici à Bruxelles, je ne risque pas de voir mon appart devenir le lieu de vie de poules ou de chèvres (d’ailleurs cette pensée me fait sourire plus ou moins tous les matins lorsque je m’apprête à prendre le balai). Mais cela ne veut pas dire que cette pratique soit moins nécessaire pour autant. Chèvres et poules à part, écrit Mona Chollet : « reprendre en main son cadre domestique, le retourner de fond en comble, interroger la présence de chaque objet, lui rendre son éclat d’un coup de chiffon avant de le remettre à sa place ou de lui en trouver une meilleure, permet d’éprouver son pouvoir sur les choses, de redéfinir sa propre place dans le monde, de la préciser, de l’actualiser. »

Réactiver (les limites de) nos espaces de vie, cela n’est pas une mince affaire.  En sait quelque chose mon chat Martino qui se bat au quotidien pour protéger son « chez-soi »… 

Martino le chat regarde dehors

Deux corbeaux se posent sur le garde-corps en fer de notre terrasse. Ils se font face et entrechoquent (de façon répétée) leurs becs, agitant la tête d’un côté puis de l’autre. Martino me regarde en miaulant, comme pour attirer mon attention sur ce combat en cours « chez nous ». Face à mon manque de réactivité, il saute de la chaise, s’approche prudemment des deux corbeaux et d’un geste soudain, les chasse de notre terrasse. Je souris en pensant à ce que j’aurais fait si une situation similaire s’était présentée à Gukọmẹ, au Bénin. Pour la joie de Martino, j’aurais sans doute été plus réactive. « Faut nous laissez tranquilles !» j’aurais probablement dit en m’adressant aux deux oiseaux. « Sortez de chez nous. Ce n’est pas votre maison ! » aurait poursuivi mon amie béninoise « Allez régler vos affaires ailleurs ». 

Nos quotidiens, tant au Bénin qu’en Belgique ou ailleurs, sont habités par une foule d’êtres, humains et non-humains (chèvres, poules, ancêtres) mais aussi objets/choses, souvenirs, pensées, ….  Ce virus n’est que la preuve de la fragilité des frontières physiques derrière lesquelles nous avons l’habitude de nous protéger.  Ce n’est pas en fermant une porte qu’on protège notre « chez-soi »

Nous sommes constamment « en connexion ». C’est à nous de composer avec les relations dans lesquelles nous sommes pris·e·s ; en affaiblir certaines, en prolonger d’autres, ou encore en instaurer de nouvelles.  Habiter est un art complexe car on n’habite jamais tout·e seul·e. Nous cohabitons. Toujours. Vous comprendrez alors la nécessité d’entretenir les limites de son chez-soi, même (ou surtout ?) en ces temps de confinement… 

Dans la pratique du balayage, il y a un peu de tout cela.

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Vous l’aurez compris, il ne s’agit pas ici de faire une ethnographie bruxelloise en période de (dé)confinement. Je ne sors que rarement de chez moi. Il serait donc hasardé et périlleux de vouloir dresser le portrait d’un quotidien que je n’entends que de loin, depuis notre petite mansarde. Aucune vue directe sur la voie publique ; juste une terrasse ouvrant sur cette « grande cour » qui permet de tisser des liens, du moins visuels, avec nos « voisin·e·s lointain·e·s ». 

Sensible aux attachements et aux connexions qui nous composent, je me suis plutôt orientée vers ce qu’on pourrait nommer « une ethnographie de l’intime ». Une ethnographie pas tant sur son « chez-soi »,  mais plutôt avec/à partir de son « chez-soi ». En bref, une ethnographie de l’ici et maintenant, par-delà toute limite physique, administrative, géographique. 

« Quel futur se dessine-t-il pour nous ?  Nous qui, avant d’avoir une vie en famille, n’avons que le regard dehors » m’a écrit il y a quelques jours un ami béninois. 

Habiter son chez-soi est l’art de cultiver des relations, des connexions. 

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