Venise#05 « mordi fuggi »

Récit compté

Le récit des 50.000 habitants face à 30 millions de touristes a du plomb dans l’aile. Les réflexions sur la sortie progressive de la crise invitent à une relecture inversée du « flux » de voyageurs et de son narratif.

Jusque-là, pour compter, le récit prenait en compte les 50.000 résidents du centre ville et non les 270.000 résidents de la ville. Et pour les touristes, il comptait les présences journalières. C’est-à-dire qu’une personne qui passe une semaine à Venise compte pour sept présences. Ensuite, la distinction se faisait entre les touristes qui dorment sur place et les mordi fuggi qui passent seulement la journée sur place. Les 30 millions de présences se divisaient pour les présences grosso modo en dix  millions de touristes, 10 millions de mordi fuggi et 10 millions d’autres visiteurs qui venaient de la région pour les études, le travail, l’administration ou voir des amis. Le récit médiatique compare donc des résidents avec des présences.

À l’ouverture du Carnaval, jour de pic touristique, 100.000 visiteurs sont venus dont 25.000 sur la place San Marco. Un habitant pour deux touristes ce jour de pic touristique. Le rapport du grand  récit médiatique est lui de un habitant pour 600 touristes. Et les 50.000 résidents représentent 20 millions de présences journalières. Chacun compte comme il veut.

En 2018, l’université Ca’Foscari a proposé comme modèle durable de fixer un seuil de 19 millions de visiteurs à l’année, soit 52.000 présences par jour en centre ville. Soit un habitant pour un visiteur. Toujours selon l’université Ca’Foscari, la ville accueillerait en moyenne sur l’année 77.000 visiteurs par jour. En terme de capacité d’accueil, Venise compte plus de 60.000 lits répartis pour moitié dans ses 400 hôtels et l’autre moitié dans les 6.000 hébergements locatifs.

Avec le confinement, tout cela ne compte plus. La ville compte à nouveau sur ses 270.000 résidents pour faire marcher son économie. Pour se relancer, elle semble pouvoir compter d’abord sur ces visiteurs locaux, bien avant le retour des touristes internationaux. Les données sur ces visiteurs locaux sont aujourd’hui beaucoup moins renseignées que celles sur les touristes internationaux.  Leur nombre va pouvoir se préciser du fait que depuis lundi, la mobilité recommence à l’échelle communale puis régionale.

Avec le retour plus incertain des millions de touristes, quel sens a encore le projet de la taxe de débarquement ? Il devait inverser le rapport entre les touristes et les mordi fuggi, les premiers dépensant cinq fois plus sur place que les derniers. Les « autres » visiteurs étaient ceux soumis au contrôle de leur motif de visite, certains étant exemptés de taxe et d’autres condamnés à la payer comme les amis en visite ou les rendez-vous professionnels.

Aujourd’hui, les premières personnes à revenir sont celles peu prises en compte hier : les locaux, puis la métropole, puis la région, puis les nationaux et les 20.000 étudiants et ensuite les visiteurs internationaux individuels et plus tard les groupes. Les premières activités à relancer l’économie sont aussi celles jusqu’alors peu prises en compte : les commerces de proximité sont ceux qui sont restés ouverts, puis viendront les artisans, les boutiques, les bars et les restaurants pour les visiteurs et habitants et en dernier les hôtels, transports et commerces groupes / low cost (bus, croisière, avions, cantines) qui ont plus de 80% de clientèle internationale.

Dans la presse internationale et sur les réseaux sociaux, de courts articles racontent l’espoir d’un nouveau récit d’une Venise convertie au tourisme durable. Le nombre de touristes y serait limité et la ville privilégierait les longs séjours pour des personnes sensibles à cette ville « tellement à part, hors norme, unique ». Est-ce le rêve éveillé d’amoureux de Venise souhaitant pouvoir rapidement revenir et profiter du calme retrouvé ? D’une ville faite pour eux ? Le tourisme durable s’accompagne souvent d’une montée en gamme. Faut-il revenir au temps où Venise était la ville touristique la plus chère d’Italie ? La beauté de Venise doit-elle être réservée à quelques personnes?  D’autres lieux              « tellement à part » mettent en place  les mêmes mécanismes comme les Cinque Terre ou Dubrovnik. Ces exceptions vont-elles devenir la règle ? Un « possible » pour d’autres lieux confrontés au sur-tourisme? Reste que cela n’enlèverait pas la dépendance de ces lieux au tourisme international en cas de nouvelle pandémie.

Un autre récit, souvent implicite, commence à se faire entendre. Celui d’une relance en diversifiant les secteurs économiques publics et privés à partir de l’artisanat, de la recherche, des universités, de la rénovation en art contemporain, des institutions internationales, des nouvelles technologies de l’information ou de la construction navale durable. Sur toutes ces propositions, les activités, projets et savoir-faire sont nombreux à Venise. Ces scénarios reposent sur une hospitalité propice à l’accueil de nouveaux habitants, travailleurs, étudiants, apprentis. Cela passe aussi par une tarification de l’hospitalité qui ne soit pas seulement calée sur la saisonnalité touristique. C’est de fait celui qui se met doucement en route. Les loyers d’habitation et commerciaux sont renégociés pour les années à venir. L’association des hébergeurs touristiques non hôteliers a passé un accord avec l’université pour héberger les étudiants. La réparation navale va repartir doucement avec la possibilité d’utiliser les barques personnelles. Les hébergements et commerces qui accueillaient déjà une diversité de personnes, de l’habitant au voyageur international en passant par l’étudiant, vont progressivement pouvoir repartir.

Est-ce un épisode temporaire ou un changement de paradigme pour Venise ? Si l’hospitalité devient à nouveau essentiellement touristique, voir haut de gamme, ces pistes de développement vont être à nouveau compromises.  La double crise de l’acqua alta et du covid-19 va-t-elle amener la ville à voir la diversité de personnes, de récits et d’activités que masque le tourisme ? Va-t-elle se penser à nouveau comme « ville » ? Ou le droit du commerce sera-t-il à nouveau privilégié sur le droit à la ville? 

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