Venise#06 « distanciation sociale »

Réseau social

Comme ailleurs, aujourd’hui à Venise beaucoup d’activités se font en ligne. Nous faisons l’école via internet, le sport, les réunions de travail, les apéros. Il s’agit bien d’une distanciation sociale. Étrange pour moi qui ai pu m’insérer socialement dans cette ville il y a douze ans  grâce à un réseau social en ligne. Un rapprochement social via internet.

À notre arrivée à Venise, un forum en ligne venait de se créer pour réunir les quarantenaires, exclus d’un pouvoir monopolisé par l’ancienne génération, qui plutôt que de critiquer la situation voulaient construire des propositions pour l’avenir de Venise. Les 40xVenezia. Un réseau social avec deux milles lecteurs, deux cents participants et une vingtaine d’animateurs dont j’ai fait rapidement parti.

La diversité des personnes, notamment en terme de compétences et de points de vue, a été rapidement une force pour mener des discussions et des actions. Les forums en ligne se poursuivaient dans des salles de réunion mises à disposition, une revue papier, des articles, des publications et des débats publics. Parlant à peine italien, je me suis retrouvé à animer deux fois par semaine des réunions avec une vingtaine de participants et à co-organiser le voyage d’une délégation à Marseille pour y rencontrer d’autres habitants en lutte et un programme de balades patrimoniales.

Des opérations médiatiques collectives ont eu un grand succès comme la première banderole géante « Venezia non è un albergo » sur la Piazza San Marco ou un « frozen » collectif durant lequel une centaine de personnes se sont immobilisées place San Marco. Ces victoires médiatiques ont été aussi politiques. Elles ont permis de faire reculer les lobbys touristiques et obligé l’administration à plus de transparence. Tout cela s’organisait en ligne, dans les réunions et lors d’apéros et repas ouverts.

Rapidement, ce réseau usant le logiciel « ning » est devenu l’un des plus actifs d’Europe, bien avant l’arrivée de facebook et twitter. Plusieurs grands médias internationaux s’y sont intéressés. Un article collectif dans un ouvrage du Conseil de l’Europe relate cette naissance d’une communauté vénitienne autour d’un réseau social. Cette aventure aura duré deux ans jusqu’à ce que les élections municipales accentuent les tensions et aient raison de ce mouvement. L’arrivée des réseaux sociaux a remplacé le ning sans que cela ne suscite un mouvement similaire.

D’autres villes ont lancé des groupes 40x sans grand succès. Pour un des membres, le succès était dû à l’urbanisme de Venise qui serait comparable à un réseau social avec ses calle pour les discussions bilatérales, ses campos pour les forums collectifs et ses bars et pâtisseries où s’arrêter le temps d’un échange. Une ville où il est possible de croiser dans la rue le maire comme le député. La double dimension virtuelle et humaine du réseau aurait été la clef du succès.

Ce réseau social m’avait permis en peu de temps de connaître une grande diversité de personnes et de découvrir la richesse et la complexité de cette ville. J’en ai gardé des amitiés et une lecture particulière de cette ville.

Aujourd’hui, sur les réseaux sociaux, c’est l’algorithme qui choisit ce qui va s’afficher sur ma page, en fonction de mes amis, de mon profilage et des intérêts propres au réseau. Sur le ning, comme dans les rues de Venise, les rencontres étaient imprévisibles. Je pouvais faire le tour des arguments traités et en choisir parfois certains par curiosité, loin de mes centres d’intérêt. Les réunions régulières étaient le lieu de la discussion et de la prise de décision. Les forums aidaient à la maturation des actions. Ils s’étaient révélés parfois propices à des malentendus et conflits qui s’estompaient souvent lors des rencontres. Le ning facilitait l’action collective et une forme d’éducation populaire en étant devenue l’un des principaux moyens d’information sur la ville.

Aujourd’hui, les réseaux sociaux captent notre attention plus qu’ils ne facilitent la relation. Nous n’en décidons pas les règles collectivement. L’entre-soi est favorisé par les algorithmes. Les échanges virtuels se concluent plus rarement par une action collective si ce n’est une pétition virtuelle.

Le ning facilitait les relations sociales, la mixité et l’engagement. Les réseaux sociaux actuels semblent favoriser plutôt la distanciation sociale, l’entre-soi et contrôlent nos échanges. L’intermédiation numérique a pris la place de la facilitation numérique. Je pense que j’ai appris bien plus sur cette ville et ses habitants en deux ans de ning qu’en dix ans de facebook.

Venise a gardé son réseau social et urbain si particulier. Les échanges se poursuivent en cette période de confinement, de calle à fenêtre, d’altana à altana et dans les queues pour attendre son tour aux commerces. Douze ans plus tard, comment se passerait mon inclusion dans cette ville ? Vers qui m’orienteraient les réseaux sociaux ? Vers quelles personnes et quels sujets de réflexion ?

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