« De l’art d’habiter la maison. Ou de l’art de balayer le dedans avant de balayer le dehors », Sara, Bruxelles (mais aussi Porto-Novo, Foggia, etc.), n°2

Au cinquième étage d’une maison bruxelloise, je contemple le calme d’un intérieur d’îlot ou, comme j’aime bien le définir, de cette grande cour qui nous sépare de nos « voisins lointains », pardonnez-moi le jeu de mots. 

La vue s’ouvre sur l’« arrière » des maisons alignées le long du périmètre de l’îlot, sur leurs jardins privés, leurs terrasses ; ce qui me fait souvent penser aux coulisses d’une scène.

Intimités en tension. Bruxelles, 27 avril 2020

Depuis la terrasse de l’appartement où j’habite avec mon compagnon Andrea et mon chat Martino, je ne vois pas la rue, la ville, le dehors. Je vois plutôt l’intimité (ou les intimités) d’autres « chez-soi » que le mien, d’autres odyssées de l’espace domestique que celle qui m’occupe au quotidien. C’est pourquoi j’aime bien décrire l’intérieur de cet îlot comme une grande cour commune, du moins visuellement, où des intimités se croisent, dialoguent, entrent en contact, voire en tension.

« C’est simple »

Lundi 27 avril • Il est environ 9h • Aucun bruit, aucun son, aucune voix • Une foule d’êtres qui se réveillent chez moi. J’apprends à reconnaître leurs voix.

Malgré la distance (environ une vingtaine de mètres) qui nous sépare de nos voisins, il est possible d’identifier sur plusieurs terrasses « d’en face », les épaves d’un week-end au climat estival : quelques transats abandonnés au soleil, des parasols aux couleurs vives, des tables d’extérieur visiblement éprouvées par l’humidité sournoise des nuits bruxelloises.  Cette image incarne à mon sens la quintessence de ce que je nomme « le confinement-cinq étoiles » ; un confinement qui, loin d’être la norme, ne concerne qu’une infime partie de la population bruxelloise, belge, européenne, mondiale.  Cela implique plusieurs va-de-soi, entre autres : 

  1. avoir un chez-soi (possiblement spacieux, bien orienté et avec terrasse) ;
  2. disposer des moyens nécessaires pour pouvoir rester « tranquillement » chez soi ;
  3. profiter du « temps libre » dont on dispose pour « découvrir la lecture », « se mettre au yoga », « tester de nouvelles recettes », « bronzer en terrasse », etc. (la liste n’est absolument pas exhaustive ; depuis le début du confinement, ce genre d’expressions « prêtes-à-penser » ont littéralement envahi la presse, les réseaux sociaux, les émissions télé et plus largement, la plupart de nos conversations).

« La romantización de la cuarentena es un privilegio de clase ! [La romantisation de la quarantaine est un privilège de classe] » clamait une banderole déployée au détour d’une rue, en Espagne, publiée sur la page du compte @MemesFeministas.

Le « confinement-cinq étoiles » ignore et exclut toutes celles et tous ceux qui n’ont pas un chez-soi, qui vivent à la journée, qui ne peuvent tout simplement pas se permettre de « rester devant leurs séries adorées ». En bref, toutes celles et tous ceux à qui les conditions de précarité et d’urgence n’ont jamais accordé le « luxe du temps ». Et encore moins celui du « temps libre ».  Ces « esprits vacants », nichés dans l’ombre d’un système paradoxal qui les marginalise mais dont ils constituent pourtant la base, semblent devenir aujourd’hui visibles, dignes d’attirer notre attention car « incapables » d’appliquer ces nouvelles règles qui, une fois de plus, ont pris corps en les détournant, sans se soucier de leur existence : « Restate a casa ! È facile » [restez chez vous ! C’est simple !] c’est le slogan qui a rythmé le quotidien italien durant ces deux derniers mois.

Ou encore : « Quoi de mieux qu’une bonne sauce tomate faite maison ? Restez à la maison, prenez le temps et faites-vous plaisir ! C’est simple » 

« C’est simple » … 

Abdoul ne serait probablement pas d’accord.

Abdoul, 35 ans, travaille depuis cinq ans à Foggia, dans les Pouilles, en Italie. Originaire du Ghana, il a quitté sa famille, son pays, ses ancêtres, il y a environ huit ans. Depuis son arrivée en Italie, il récolte des tomates, « l’or rouge italien ». 

100 % made in Italyces « belles tomates » n’arriveraient pas sur nos tables sans Abdoul.

Abdoul n’est évidemment pas seul. Avec lui, des centaines, voire des milliers de travailleurs, des « migranti illegali [migrants illégaux] » comme aime les baptiser la presse italienne, travaillent souvent dix à douze heures par jour, exposés à des pesticides toxiques, vivent dans des logements insalubres, des villes-tentes sans chauffage, des bidonvilles urbains à plusieurs kilomètres des champs, pour un salaire considérablement inférieur au minimum légal.

« Siamo dei lavoratori della terra che si spaccano la schiena per portare il cibo sulle vostre tavole anche se le nostre tavole sono prive di cibo [Nous sommes des travailleurs de la terre qui se cassent le dos pour ramener de quoi manger sur vos tables, même si nos tables sont dépourvues de nourriture »] dit le syndicaliste italo-ivorien Aboubakar Soumahoro au micro de « Sono le venti », programme d’actualité animé par Peter Gomets.  Certes, « c’est bien simple » de préparer une bonne sauce tomate en confinement !  Mais que se passerait-il si on s’intéressait aux trajectoires de ces tomates, aux histoires de celles et ceux qui leur ont permis de franchir le seuil de notre « chez-nous », et à leurs mondes ? On entendrait alors la voix d’Abdoul. Et d’un coup ce serait beaucoup moins simple… 

• • • •

Habiter son chez-soi est l’art de cultiver des relations, des connexions.  S’agit-il donc d’une forme de globalisation ?  Je dirais plutôt qu’il s’agit d’une volonté, ou mieux d’un besoin, d’instaurer, de suivre et de déployer nos connexions partiales, les relations qui nous composent. Pour le dire avec Bruno Latour : «  […] il n’y a pas que les multinationales ou les accords commerciaux ou internet ou les tour operators pour globaliser la planète : chaque entité de cette même planète possède une façon bien à elle d’accrocher ensemble les autres éléments qui composent, à un moment donné, le collectif. […] Cela est vrai du CO2 qui réchauffe l’atmosphère globale par sa diffusion dans l’air ; des oiseaux migrateurs qui transportent de nouvelles formes de grippe ; mais cela est vrai aussi, nous le réapprenons douloureusement, du coronavirus dont la capacité à relier « tous les humains » passe par le truchement apparemment inoffensif de nos divers crachotis. À globalisateur, globalisateur et demi : question de resocialiser des milliards d’humains, les microbes se posent un peu là ! » 

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