Venise#07 « promesse à la Madonna »

Le tourisme sauveur

Ce week-end, les habitants de la Région Veneto vont certainement (re)venir visiter leur capitale régionale. Un premier retour de visiteurs est déjà visible depuis quelques jours. Il y a un demi siècle, le tourisme a sauvé Venise de la crise industrielle. Venise était une importante capitale industrielle. Au début du 20ème siècle, la ville comptait 150.000 habitants et 70.000 postes de travail directs ou indirects liés à l’industrie. Les enfants y travaillaient à partir de neuf ans. Les activités étaient diverses avec le tabac, le coton, la construction navale, la fabrique de pâtes, de bière, d’horloges, de savons et l’industrie du cinéma.

Depuis 2008, pour les journées européennes du patrimoine, j’organise avec Marco Borghi de l’Institut de la résistance, une balade patrimoniale sur la reconversion industrielle de l’île de la Giudecca. Nous visitons une dizaine de ces anciens lieux industriels et nous écoutons leurs occupants, les historiens, les habitants, les ex salariés nous raconter ce qu’ils étaient, ce qu’ils devaient devenir et ce qu’ils sont aujourd’hui. Après la crise industrielle, la Giudecca a connu une grande pauvreté, des problèmes d’insécurité et des squats où la police n’entrait que rarement. L’île a encore pour certain.e.s venitien.ne.s cette réputation malgré un processus de reconversion quasi terminé. Sur l’île de la Giudecca, les projets de reconversion post-industriel ont été touristiques, universitaires, artistiques, culturels,  artisanaux, sociaux et industriels. Cette stratégie de mixité sociale et économique est particulière à l’île de la Giudecca. Lors de cette balade, des personnes racontent l’exode des habitants de Venise bien avant le tourisme dit « de masse ». Les activités industrielles se sont déplacées vers la terre ferme, à Porto Maghera. Elles ont fermé petit à petit. Les habitants sont partis pour chercher du travail. Ils sont partis aussi pour se loger dans des maisons plus modernes, plus grandes et moins humides. Celles de Venise étaient parfois sans sanitaires.

Avec le confinement, certains disent revoir la Venise de cette époque. Une Venise désertée. Des amis me racontaient que jeunes, ils avaient le choix entre un ou deux bars pour se retrouver tard le soir. La ville était déserte. Le tourisme a permis une relance économique, culturelle et sociale. Venise a été l’une des premières ville en Europe à savoir tirer profit du tourisme pour financer une politique sociale et culturelle ambitieuse, notamment grâce au Casino municipal. Avec cette nouvelle crise, le tourisme sera-t-il à nouveau le sauveur de la ville ? Ou bien, le récit de l’île la Giudecca va-t-il inspirer d’autres choix moins centrés sur l’industrie touristique ?

Une rente de position

Des ami.e.s restaurateurs, taxis, agents immobiliers et commerçants disent que la réouverture des activités dépendra grandement de l’attitude des propriétaires. Vont-ils accepter de baisser durablement leurs loyers ? Des négociations étaient déjà en cours depuis la grande acqua alta de novembre 2019. Même si Venise n’a jamais retrouvé son niveau d’activité commerciale d’avant la crise de 2008, le niveau des loyers reste élevé pour habiter et entretenir un commerce. Certains propriétaires ont pris les devants. D’autres accordent de simples délais de paiements ou font la sourde oreille.

Il y a deux ans, le gestionnaire d’un café de la place San Marco n’a pas renouvelé une partie de son local que sa famille occupait depuis 67 ans. Son propriétaire lui a doublé le loyer pour arriver à 40.000 euros par mois.  Le secteur étant classé historique, ces loyers ne sont pas taxés. Depuis quelques années, ce type d’histoire fait régulièrement la une des journaux. Les magasins dits historiques ferment au moment du renouvèlement du bail : papèterie, magasin de chaussures, charcutier, libraire. Le niveau de loyer demandé par les propriétaires augmente tellement qu’il n’est plus tenable pour une activité non touristique. Cela arrive aussi lorsqu’un artisan cherche à céder son activité qui bien que rentable, ne permet pas d’assumer un important loyer.

Il faut dégager des marges que seul le luxe et le low cost rendent possible. Ces produits avec de fortes marges permettent de payer le loyer : d’un côté le luxe avec ses restaurants et commerces et de l’autre le low cost avec la vente à emporter et le souvenir bas de gamme. Les masques et le verre élaborés sur place restent parfois compétitifs. Un agent immobilier m’expliquait que pour une grande marque, Venise était une vitrine de luxe avec des millions de visiteurs. Qu’importe si le magasin fait des pertes à cause d’un loyer élevé, le retour en image est sans commune mesure. Pour les souvenirs bas de gamme, les commerçants se fournissent chez des grossistes hors de Venise où il est possible de trouver les masques, le verre, les souvenirs ou des imitations de peintures vénitiennes. Le gestionnaire d’un semi grossiste chinois de Padou racontait dans le journal travailler davantage avec les magasins dits « historiques ».

La ville et l’Église sont deux propriétaires importants qui facilitent parfois l’obtention d’appartements ou de commerces. Ils semblent de plus en plus présents sur le marché touristique. La ville, devenue propriétaire de l’Arsenal pour partie en 2013, y a abandonné tout projet de reconversion. Elle loue ses immenses salles à des millionnaires pour leurs anniversaires, à des galeristes lors de la biennale et les transforme en boîte de nuit pour le Carnaval. Les immenses bassins accueillent des salons pour le yachting de luxe. En dehors de ces événements privés ou payants, l’Arsenal reste ouvert au public seulement aux horaires de bureau. La loi précise qu’une grande partie est un espace public et que l’argent gagné par la ville grâce à l’Arsenal doit être entièrement réinvesti dans l’Arsenal. Des associations demandaient déjà des comptes à ce sujet il y a quelques années sans grand succès.

Les loyers pour habiter sont eux aussi élevés. Dans les agences immobilières, les appartements sont présentés comme des produits financiers avec leur taux de rendement. Un Envoyé spécial de 2018 a pu filmer une manifestation de vénitiens contre l’expulsion d’une retraitée de 70 ans qui payait son loyer régulièrement depuis 52 ans (minute 20.30). Le propriétaire, interrogé et visiblement exaspéré, raconte être chez lui et avoir la Loi pour lui. L’année dernière une telle manifestation a fait reculer un propriétaire qui expulsait à nouveau une personne âgée. Lorsqu’un bail est renouvelé, qu’un commerçant ou un artisan part à la retraite ou qu’un appartement se libère, le loyer demandé ne permet qu’une activité touristique.

Le groupe citoyen 25 apprile a publié un glossaire sur « habiter à Venise ». Il est précisé en introduction que « chercher une maison à Venise est maintenant aussi facile que de trouver une pépite d’or sur les rives du Sile, sauf pour les riches. » Un groupe d’habitants anime l’observatoire de la résidence à Venise, Ocio. La maîtrise du foncier semble l’une des clefs de l’avenir de Venise et ce sont les habitants qui semblent le prendre en main.

L’autre solution pour continuer à payer des loyers aussi élevés est de faire payer davantage les touristes. Le projet de taxe de débarquement viendra compléter la taxe de séjour et s’élèvera à un montant entre 3 et 10 euros par personnes. Le but est de favoriser les touristes qui dorment sur place et consomment davantage. Sans le tourisme international, il ne sera pas possible de maintenir le niveau actuel de loyer. En république Tchécoslovaque, la chambre basse du parlement tchèque a profité des pouvoirs d’urgence en place pendant la pandémie de coronavirus pour accélérer un plan permettant aux autorités locales de mieux réguler leur marché foncier. Le maire de Prague a déclaré dans la presse « Si nous avons la possibilité de réglementer Airbnb ou des plateformes semblables pendant les jours où il n’y a pas de touristes, ce serait avantageux. Les gens aimeraient vivre en ville en tant que résidents permanents ».

Après la crise, la première action du maire de Venise sera d’aller à la Madonna della salute la remercier pour la demande et la promesse qu’il lui a faite. Les vénitiens ont construit la Basilique de la Madonna della Salute comme remerciement d’avoir été sauvés de la peste. Chaque année, depuis 1630, le 21 novembre une immense procession est organisée. Un pont flottant est mis en place sur le grand canal et la journée est fériée dans toute la commune. Cette procession laïque attire des personnes de toute la Région et les habitants s’y rendent pour avoir la santé dans l’année. Ils s’arrêtent ensuite manger une sucrerie et acheter un ballon gonflable aux enfants dans les nombreux stands aux alentours.

En 1630, après trois jours et trois nuits de prière à la Madonna, au pire moment de la peste, le Doge lui a fait la promesse solennelle de construire un temple grandiose si la ville survivait à la peste. Quelle promesse a fait le maire actuel à la Madonna? Que va-t-il demander aux vénitiens de bâtir ? Ou bien vont-ils se décider à changer de maire pour bâtir autre chose sans lui ? 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s