Journal de bord : mon quotidien à l’hôpital – n°5 [Partie 1] Un début d’accalmie – Marie, France

Dans ce journal de bord, je relate les éléments qui me semblent importants de mon quotidien à l’hôpital mais aussi lorsque je rentre chez moi. Mes réflexions, certains échanges, les situations rencontrées. Je décrirai plus spécifiquement certains éléments, d’autres seront passés sous silence, peut-être même oubliés. Je ferai un récit de certaines gardes à l’hôpital, d’autres ne seront pas mentionnées ici faute de temps pour la rédaction, d’intérêt du fait de la répétition et peut-être parfois faute de distance.

Le 15 avril 2020 : à mon domicile 

Je viens de raccrocher après 1h30 de conversation avec Carry, ma collègue auxiliaire de puériculture qui dépanne en tant qu’aide-soignante dans les unités COVID. Elle était vraiment remontée ! Très énervée. Elle m’explique que ses dernières nuits ont été un enfer. L’infirmière avec qui elle travaille n’est « pas à la hauteur » me dit-elle. Babeth est une infirmière, une vieille infirmière. Elle devait être en retraite cette année mais finalement, elle doit faire encore deux ans. Le problème, ce n’est pas qu’elle soit une vieille infirmière, il y en a plein de très compétentes. Le problème est qu’elle n’a plus l’envie. Ces soignantes qui ont dédié leur vie à ce travail et n’en retirent plus aujourd’hui que de l’amertume me semblent de plus en plus nombreuses. Certaines de ses anciennes collègues expliquent qu’elle n’a pas toujours été ainsi, mais le métier broie les travailleuses petit à petit. Ceci n’est pas propre au COVID, certes, mais la réorganisation des équipes, le fait de faire tourner le personnel en permanence pour « combler les trous » met en évidence les dysfonctionnements. En rompant la chaîne de la routine, en faisant se rencontrer des personnels issus de services différents donc ayant des valeurs, des organisations, des habitudes différentes, ceux qui ne parviennent pas à s’adapter deviennent visibles.  

Carry m’explique la situation :

« Cette femme, elle est détestable. Tu sais comment je suis, je communique avec l’infirmière, on se parle, on s’entre-aide, on se rappelle des trucs… À peine on avait commencé le tour que je lui dis que M. G avait normalement des bas de contention la nuit. Les filles l’avaient dit aux transmissions. Déjà, elle me dit que non, c’est faux. Sauf que moi je l’ai entendu, elles l’ont dit, je te jure. Elle m’a soutenu que non. Je lui ai dit qu’il fallait le faire, ça devait être écrit ou prescrit quelque part. Elle me dit quoi ? ‘C’est moi l’infirmière et pas toi’. Non mais elle se prend pour qui ! Alors moi, je ne suis pas plus bête qu’une autre, je vais voir dans l’ordinateur. Et là, c’était prescrit et il y avait une transmission écrite. Alors je lui montre quand même et l’autre, non mais sans te mentir, elle ose me sortir : ‘Je m’en fous, je ne mettrais pas les bandes de contention, j’en vois pas l’intérêt la nuit’. Mais Marie, ce patient il avait une phlébite, c’était prescrit ! C’est qui elle pour décider ça. Après, elle ne m’a plus adressé la parole de la nuit. L’ambiance était super tendue ! Et moi, tu sais, j’en ai jamais mis des bandes de contention, je m’occupe des bébés normalement, ça je ne sais pas… J’ai dû demander à Jacques, mon collègue aide-soignant pour qu’il me montre ! Je me suis sentie con et mal. Bon ! Lui il me l’a dit que les filles avaient parlé des bandes de contention pendant les trans(missions) ! Non mais je te jure c’était horrible, horrible ! Et tu verrais comment elle parle aux patients, elle les engueule quand ils sonnent, elle leur parle mal ! C’est vraiment… je ne comprends pas ! Et personne ne dit rien. Tout le monde me dit que c’est comme ça, qu’elle a toujours été comme ça, qu’il ne faut pas chercher… Tu sais, j’ai remarqué, les gens travaillent, mais sans se poser de questions et je ne suis pas d’accord. Tu vois, la dernière fois, j‘étais avec Astrid, une aide-soignante. Elle est un peu pareil, elle parle pas bien aux patients et… on avait une dame, Mme C, une petite dame toute mignonne, vraiment. Elle demandait le bassin et Astrid, me dit que non parce que la dame est fatiguée, que ça va la fatiguer. Mais enfin, la dame demande le bassin, tu refuses sur quel prétexte ? Que toi tu penses que tu vas la fatiguer ? Et après, quand la dame sonne parce qu’elle s’est fait dessus tu ne veux pas la changer et tu râles parce qu’il faut la changer ? Non mais on est où ? Vraiment je suis écœurée. La dame elle s’est fait dessus parce qu’Astrid a décidé que ! Le pire c’est que la dame après quand je l’ai changée, elle pleurait, elle s’excusait… je lui disais ‘c’est pas grave, ne vous inquiétez pas, mais qu’est-ce que tu veux que ça l’aide !  Non vraiment, j’aurais dû m’imposer et dire que si, on lui met le bassin, point. C’est ce que j’ai fait les fois d’après, mais cette fois-là déjà, j’aurais dû… Tu vois, ces gens, ils dénigrent leur métier. Son job, c’est pas que changer des couches. Notre job c’est d’être le deuxième œil de l’infirmière, c’est de faire attention à ce qu’elle ne voit pas, c’est de l’aider, c‘est aussi lui rappeler des choses qu‘elle peut oublier, c’est de la collaboration, c’est essayer de faire du bien au patient. Tu vois, on est tous là pour faire du bien aux patients, mais elles, c’est pas ce qu’elles font. Je ne sais même pas pourquoi elles sont là. Tu me diras, avec Astrid, j’ai fait une nuit et elle s’est mise en arrêt. Je suis sûre que c’est parce que c’est trop dur pour elle de bosser avec d’autres gens et dans de l’aigüe. D’habitude elle travaille toute seule, alors personne ne voit qu’elle bosse mal ! Et tu verrais comment elle parle aux infirmières, elle leur donne des ordres et tout. Quand c’est des petites jeunes du coup elles se laissent un peu marcher dessus, mais dès que c’est des filles qui ont de l’expérience, ça part en clash. Elle est là : « Donnes les médicaments, fais-ci, tu as fait ça ? ». Elle était tellement en stress du COVID qu’elle s’est nettoyée le visage et les oreilles à l’alcool s’il te plaît… C’était grotesque… Ok tu peux avoir peur, mais enfin là…  

(Soupir)  

Enfin… et le pire, c’est que, il faut que je te raconte, tu vas voir, tu ne vas pas en revenir. Babeth, l’infirmière, tu vois, il y a des surveillances qu’elle ne fait pas. Tu vois on a appris seulement là, que depuis deux semaines en fait il faut aussi prendre la fréquence respi(ratoire) aux patients. Et bien elle, elle refuse de le faire. Pourtant c’est important, il y a des patients qu’on a perdu parce que leur sat(uration) est bonne, mais ils compensent par la fréquence respiratoire, elle est élevée, c’est un signe super important et ça pourrait éviter que les gens décompensent et elle ne veut pas ! Alors moi, je le fais…  Mais le pire c’est que c’est prescrit et elle, elle ne le fait même pas ! Je ne savais plus quoi faire, j’étais désemparée, alors je suis allée demander aux filles du 4A si quelqu’un pouvait essayer de la raisonner. Je sais que là-haut elles bossent bien, c’est une bonne équipe. Il y avait une de ses ancienne collègue Azi qui était là. Elle est passée l’air de rien et puis elle est arrivée sur le sujet de la respi(ration). Babeth a dit qu’elle ne le faisait pas et Azi du coup l’a reprise, elle lui a dit que c’était important. Du coup Babeth s’est énervée et Azi lui a dit : « Non mais tu as travaillé en pneumo(logie) et tu sais bien que c’est super important ! C’est 30 secondes de plus dans la chambre du patient, ça te coute quoi ? » Ça s’est un peu envenimé, mais bon… c’était-il y a quatre jours et là, elle ne la prend toujours pas… Je te jure, il va y avoir des gens qui vont mourir pour des conneries, ça me rend dingue ! Et tout ça, moi, je pense que c’est aussi la faute des cadres. C’est eux qui laissent ce genre de choses s’installer. Parce que tout le monde sait comment elles sont Astrid et Babeth et il y a même des collègues qui se plaignent aux cadres, des patients qui font des courriers et qui se plaignent et il ne se passe rien, ils ne font rien. C’est aux cadres de faire bouger, de recadrer et de dire que tu ne fais pas bien ton travail. Il y a trop de mauvaises habitudes qui se sont installées, je ne comprends pas qu’on laisse faire. Est-ce qu’il y a des solutions ? On ne peut rien faire pour arranger les choses ? Tu me connais, moi je suis une battante et là je fais toutes mes prochaines nuits avec elle et je vais me battre, crois-moi, je vais rien lâcher ! Il est hors de question que les patients pâtissent à cause d’elle. Ça me fait plus de boulot, tant pis ! Bah oui, parce qu’en plus je me dépêche d’aller répondre aux sonnettes pour éviter qu’elle leur crie dessus ! Mais je suis là et je vais faire tout ce que je peux. »                        

Le 17 et 18 avril 2020 : nuit en unité COVID  

« I put my armor on, show you how strong how I am 
I put my armor on, I’ll show you that I am 

I’m unstoppable 
I’m a Porsche with no brakes 
I’m invincible 
Yeah, I win every single game 
I’m so powerful 
I don’t need batteries to play 
I’m so confident, yeah, I’m unstoppable today »

La chanson de Sia résonne à fond dans ma voiture. Tellement que je m’entends à peine crier les paroles. J’ai besoin de motivation et cette chanson fait effet. Je la remets en boucle sur tout le trajet. 45 minutes. Enfin, moins, car plus le volume est fort, plus je roule vite. En sortant de la voiture, je croise une ancienne collègue de médecine infectieuse qui finit son service et se rend à sa voiture. En me voyant, elle s’arrête immédiatement. Nous sommes tellement contentes de nous voir que nous nous sautons dans les bras en criant de joie avant d’être rattrapées par nos consciences qui nous font rebondir vers l’arrière. Son sourire s’affadit un peu. Je sais qu’elle aime le contact. Ça doit lui manquer sans doute. Mélanie est très tactile. « Vas-y ça me saoule, j’en ai marre de cette distance ! Moi j’ai besoin de toucher ! J’ai besoin de câlins ! Même Daniel m’a repoussé la dernière fois ! C’est lourd ! » me dit-elle. 

Dr. Daniel, est un médecin que je connais depuis près de quatre ans. Nous avons travaillé ensemble pendant deux ans. Daniel et Mélanie ont toujours eu une relation particulière, proche de la filiation. Elle lui faisait souvent des câlins. C’est vrai que le fait de se faire repousser a dû être assez désagréable. Je l’avoue, même pour moi, garder mes distances avec mes collègues n’est pas évident, alors que je ne suis pas la plus à l’aise avec la proximité. Je n’imagine pas pour elle à quel point ça doit être compliqué. Elle me disait, il y a de cela deux ans, que si elle était aussi tactile : « c’est parce que cela fait du bien au gens et que dans ce métier, on a besoin de se faire du bien, de montrer notre soutien, que nous sommes là les uns pour les autres «. Je me dis qu’en ce moment, nous en aurions bien besoin. Mais nous ne pouvons même pas.  

Je lui demande comment va Dr.Daniel, cela fait plusieurs semaines que je ne l’ai pas vu. Apparemment ça va. Dans sa famille tout le monde a eu le COVID. Sa femme, son fils, son beau-fils… mais là, ça va mieux. Je suis soulagée. Cela doit lui faire un poids en moins. Enfin, d’après Mélanie :

« Il a vu tellement de trucs avec ses patients d’infectieux, que le COVID a carrément eu peur de lui, entre ses patients qui ont le SIDA, les tuber(culoses) et tout, en plus lui il rentrait en mode normal chez les tuber(culoses) du coup de COVID il s’est dit : « Non pas lui, trop trucs pas nets ! » Je suis sûre, il l’a évité, attend il est pas fou le virus ! ».

Nous rions ensemble.  

Pour Mélanine, sa famille a dû se réorganiser. Elle vit d’ordinaire chez sa mère avec sa sœur, infirmière aussi et son petit frère. Sa mère qui a des problèmes de santé a décidé de partir faire son confinement ailleurs, pour éviter les risques de contamination. Avec deux filles à l’hôpital, ils se sont dit que c’était plus prudent.  

Nous nous saluons de loin pour nous dire au revoir, ce qui fait un peu figure de mascarade après le câlin intuitif que nous nous sommes faits quelques minutes plus tôt, mais bon… Fichue distanciation ! Nous utilisons souvent des gifs et émoji «ghost hugs» sur les réseaux sociaux. Ce qui est drôle, c’est que ces câlins fantômes, nous les faisons aussi dans la réalité. Nous avons l’air idiotes, mais avant de nous quitter, nous ouvrons grand nos bras comme pour nous faire un vrai câlin, mais restons loin. Nous penchons aussi toutes les deux la tête sur le côté avec une petite moue triste. En réalité, nous sommes complètement frustrées de cette distance imposée. D’ailleurs c’est assez étrange. Moi qui passais mon temps à râler que personne ne respecte mon espace vital à l’hôpital, je râle aujourd’hui qu’il ne puisse plus être pénétrable. Comme quoi, on n’est jamais contente !  

Comme je suis un peu morose, je remets mes écouteurs avec cette même chanson qui tourne à m’en déchirer les tympans.  

«I put my armor on, show you how strong how I am 
I put my armor on, I’ll show you that I am 

I’m unstoppable… »

En entrant, je souris au gardien qui garde la porte et me regarde bizarrement arriver au rythme de ma musique. Je lui montre la lanière autour de mon cou, il acquiesce. Je passe en balançant la tête de droite à gauche et en me disant qu’en réalité, avoir un porte-badge suffit à autoriser l’entrée. Mon badge n’est même pas dedans, je l’ai oublié la dernière fois et mes collègues me l’ont mis de côté pour que je le récupère ce soir. Aujourd’hui j’ignore tout : les gens qui passent près de moi dans le couloir, les bruits caractéristiques de l’hôpital. Il n’y a que la musique et moi. Cette musique, j’en ai presque besoin. En réalité, les deux dernières nuits, que j’ai réalisées ne se sont pas bien passées. Tellement que j’ai décidé de ne pas en parler pour l’instant. Peut-être plus tard, peut-être jamais. J’ai juste envie de les oublier, pas de les revivre, de les écrire, ni de les partager. Il y a d’ailleurs des choses qui ne se partagent pas. Enfin … bref, je n’avais pas envie de venir aujourd’hui. J’ai passé ma journée à ne rien faire, bloquée par l’appréhension de ma nuit à venir. Je n’ai même pas réussi à lire ni à travailler sur mon mémoire de master d’anthropologie. Alors j’ai lu des mangas. C’est la seule chose sur laquelle j’ai pu rester concentrée. Quelque chose pour m’évader. D’ailleurs, ces derniers temps, j’ai de nouveau, cette envie irrépressible de me remettre à jouer aux jeux vidéo. Cela fait plusieurs années que j’ai arrêté. En fait, la dernière fois que j’y ai joué, j’étais en première année de médecine… sale période. C’était la dernière fois que j’avais autant eu besoin de m’évader. Pourtant, je suis là, avec ma musique.  

Je n’ai envie parler à personne et j’avance la tête baissée pour ne pas croiser de regards. Finalement, je vois au loin une silhouette que je reconnais de loin. C’est le Dr. Daniel. Il a une carrure imposante, les cheveux gris, la cinquantaine. Il ne l’a jamais été officiellement mais nous le considérions comme notre chef de service. Il a une démarche un peu ballante, traînante, surtout en fin de journée. Ses épaules balancent un peu de droite à gauche. Je le vois s’arrêter, il met ses mains en visière comme pour y voir plus clair. Il me voit, j’en suis certaine. Le bougre change de couloir ! Évidemment, je l’y rejoins, ni une ni deux ! S’il pense se débarrasser de moi aussi facilement ! Dans l’autre couloir, je tombe nez à nez avec lui et… oui ! Une de mes anciennes collègues ! Aurane !  En nous voyant, nous poussons un cri de joie à l’unisson !  

Moi : « Mais tu es là ! » 

Aurane : « Mais oui, mais toi aussi ! » 

Moi : « Mais oui ! Mais depuis combien de temps ! C’est trop cool ! » 

Aurane : « Ça ne fait pas longtemps, je viens de reprendre. » 

Moi : « Mais tu devais partir en Australie. » 

Aurane : « Oui mais je suis bloquée avec le COVID ! » 

Daniel (s’est assis sur un siège dans le couloir) : « Hm hm il y a des choses que j’aurais préféré ne pas voir… » 

Moi (me tournant vers lui) : « Oui, enfin ! Je vous ai vu changer de couloir ! » 

Daniel : « Je sais, mais c’était pour rire ! » 

Moi (me retournant vers Aurane) : « Tu es où ce soir ? Je passerais te voir ! »  

Aurane : « Au 1B. Ouais grave, passe, on a plein de trucs à se dire ! Toi t’en es où ? »  

Daniel : « Bon, je vous dérange ? » 

Aurane (se tournant vers Daniel) : « Mais non, je suis contente de vous avoir croisé ! Ça faisait longtemps ! Je dois y aller, je dois passer à la sécu(rité) pour un badge. »  

Nous faisons encore cet étrange câlin de loin et elle s’éloigne. 

Moi (me retournant vers Daniel) : « Bon alors, et vous vous m’évitez ? »  

Daniel : « Mais non, c’était pour vous embêter ! Là ! » 

Moi : « Alors comment ça va ? »  

Daniel : « Boarf, comment vous voulez que ça aille ? » Je lui jette un regard en biais. « Ça va, on a du boulot, on essaie de gérer avec Amir. Ça commence à se calmer tout doucement. »  

Moi : « Et votre famille ? » 

Nous discutons un peu de nos vies. Nous avons gardé de bonnes relations, même très bonnes. Il joue le vieux rabat-joie et je joue l’écervelée guillerette. Pourtant, aucun de nous n’est dupe… Enfin, il me reste peu de temps et je vais finir par être en retard ! En plus ce soir, je travaille avec Sonarile ! Nous n’avons pas travaillé ensemble depuis le mois d’août. Malgré mes appréhensions, j’ai quand même hâte de la retrouver. Ça va me faire du bien après mes dernières nuits… Enfin ! Nous avons préparé cette nuit à l’avance. Elle m’a donné son planning et je me suis calée dessus pour être sûre que nous travaillerions ensemble. Cela est d’ordinaire infaisable puisque la nuit il n’y a qu’une infirmière, mais là, nous sommes plusieurs, alors nous pouvons nous retrouver ! De fait, nous nous arrangeons. Entre ça et le retour d’Aurane, nous sommes toutes réunies par le COVID ! C’est un peu pour nous l’occasion d’une réunion de famille !  

Arrivée dans le service, je dépose mon sac, prends ma tenue pour me changer et vais dans la salle de bain collective qui me sert souvent de vestiaire de fortune : en tant que vacataire, je n’ai pas accès aux vrais vestiaires. C‘est d’ailleurs une chance que mon ancien badge fonctionne encore et que je puisse récupérer de vraies tenues et pas les tenues bleues en papier de vacataires. D’ailleurs, ces tenues, en plus de donner l’impression d’être nues marquent la non-appartenance à l’hôpital et cela me dérange. Enfin, je me change et me rends compte que j’ai oublié mes chaussures dans mon sac… Alors tant pis, je sors en chaussette pour les récupérer. Une collègue m’alpague dans le couloir : « Bah alors Marie, ça va oui ?» Je la regarde interloquée. Elle reprend : « On est en unité COVID ici, ça va ? T’as pas peur toi en chaussettes ?». Je hausse les épaules : « Non ça va. » et j’avance vers le bureau pour mettre mes chaussures. Deux collègues me regardent et rient. « Non mais alors toi !» me dit Audrey. Je m’installe pour les transmissions. Je fais un grand sourire en voyant Sonarile. Elle fait des gestes frénétiques et je m’assieds à côté d’elle. « Je me suis arrangée pour qu’on soit toutes les deux du même côté » me dit-elle. Dans ma tête, c’est la fête. Même si travailler avec elle est pour moi source de stress, car elle est extrêmement compétente et pour moi une référence, j’aime être en binôme avec elle. C’est un peu un modèle et ce depuis notre rencontre à l’école d’infirmière, il y a huit ans.  

Les transmissions sont rapides, les patients ont l’air stable. Ça va changer pour une fois ! Nous sommes quatre cette nuit. Alors, avec Sonarile, nous appliquons l’organisation suivante : une qui entre et l’autre qui prépare. Je sais qu’elle n’aime pas rester dehors à attendre au tour du soir, elle préfère le matin, quand elle est moins fraîche. Alors un peu à contre-cœur je propose d’être celle qui prépare pour le premier tour. Elle a l’air contente. Le tour est excessivement rapide. Et pourtant nous passons un temps fou à nettoyer le tensiomètre à chaque sortie de chambre, à nettoyer les poignées de porte, le matériel etc. Mais les patients vont bien, la plupart n’ont même plus d’oxygène. À 22 h, tout est fini. J’aimerais croire que c’est parce que nous sommes une équipe de choc super efficace, mais vraiment, c’est calme. Pas de prise de sang, de gaz du sang, de patient qui désature, qui a de la température. Rien. Nous avons même trois lits de libre. Je commence à prier pour que nous fassions des entrées assez rapidement. Sonarile est déjà sur l’ordinateur à regarder quels patients sont aux urgences. Je ne savais même pas que c’était possible. « Il faut utiliser le code intérimaire des urgences, sinon tu n’y as pas accès » m’explique-t-elle.  

Il y a trois patients potentiels pour nous. Sonarile reconnaît le nom d’anciens patients du service. Elle semble inquiète :

« C’est bizarre, on commence à avoir des retours d’anciens patients qui avaient le COVID et qui étaient guéris. Ils commencent d’ailleurs à parler d’un possible forme de latence qui se réactiverait. Un peu comme l’herpès, un truc que tu garderais à vie et qui reviendrait… Bon ! Ce n’est qu’une hypothèse, mais bon… Tu me diras il y en a tellement…»  

Ceci est d’ailleurs assez anxiogène. Nous voyons bien que les théories se succèdent, que rien n’est totalement fixé, ni clair. Nous évoluons dans un brouillard qui parfois s’épaissit et parfois s’éclaircit. Dans un entre-deux constant. Cette histoire de virus qui se réactive ne nous laisse pas augurer que le calme va durer. De toute façon, cela fait déjà plusieurs jours que nous entendons parler de la deuxième vague.  

« Sinon ça remet aussi en cause l’histoire de l’immunité. Ça peut aussi être des gens qui le rechoppent alors qu’ils l’avaient eu. Ça pourrait vouloir dire que l’immunité est plus courte qu’on le pense. » reprend-elle pensive.  

Moi, ce que je vois surtout, c’est qu’à chaque fois que nous pensons savoir quelque chose, il est remis en question par la réalité du terrain. D’ailleurs, en parlant de certitudes remises en question, je me rends compte que cela fait quelque temps que nous ne donnons plus de chloroquine aux patients. Où en est cette affaire ? Peut-être en donnent-ils dans la journée ? Je fais le tour des prescriptions de chaque patient et aucun n’en a. Nous avions commencé à en donner presque en masse. Tous les patients en avaient les premières semaines et finalement aujourd’hui, plus rien. Peut-être que finalement ce n’est pas si efficace que cela ? Je demande à Audrey, une collègue : « Oui, on en avait mis un peu au début mais ceux qui en avaient, ça ne faisait pas grand-chose alors du coup les médecins ne le mettent plus.». Anna, une autre collègue infirmière ajoute : « Ça ne marchait carrément pas même ! On n’a pas vraiment vu de différence… » . Visiblement, l’absence de la chloroquine n’empêche pas les patients d’aller mieux dans l’hôpital.  

Les urgences nous appellent assez rapidement. La première entrée nous occupe une petite heure. Le temps d’installer le patient, de récupérer les informations, de faire le dossier etc. Avec Sonarile, nous regardons l’horloge et il est enfin minuit ! Ouf ! Nous en profitons pour parler du quotidien, du confinement. Son conjoint, Fabien, étant fragilisé du fait de pathologies chroniques, ils ont décidé de vivre le confinement séparément. Comme elle travaille en unité COVID exclusivement, ils ont trouvé que le risque était trop important. Alors, Fabien est retourné vivre chez sa mère pour quelques semaines :

« Du coup, pour éviter qu’il soit contaminé, on a décidé ça. Il vit chez sa mère et je garde l’appartement. Du coup je m’ennuie et il me manque. Plus le temps passe plus c’est difficile. Bon, le point positif, c’est qu’avant je trouvais qu’il n’était pas assez démonstratif et là plus du tout ! Il m’appelle tous les jours et même plusieurs fois par jour. Limite, on se parle plus qu’avant. Il est plus attentionné. Je suis contente de voir que finalement je lui manque. Tu sais quand je sors et tout ça, d’habitude il s’en fiche, mais là être vraiment séparé ça nous a presque fait du bien. Enfin, c’est tellement dur que du coup, il vient quand même une fois par semaine. On garde nos distances quand même, on respecte, on est chacun à un bout du canapé, mais au moins on est ensemble. Bon ce qui est bien, c’est que vu sa maladie, il fait super attention à l’hygiène. Entre lui et moi, franchement chez moi, tu peux lécher les poignées de portes et manger par terre, tellement c’est propre. Je fais le ménage à fond tous les deux jours. Et puis, sinon je fais des visio avec les filles (collègues et amies), avec ma sœur aussi pour voir mon neveu. Sinon, je regarde des films et je me suis remise au dessin aussi ! Bon heureusement que je travaille : au final, ça m’occupe beaucoup de temps. Du coup, je dors pas mal la journée. Par contre maintenant que j’ai le rythme de nuit, même quand je ne travaille pas, je ne dors pas… D’ailleurs je me disais, si tu veux tu peux passer !» 

Je me dis que ce n’est pas très réglo avec le confinement, mais elle argumente et n’a pas tort : « Bah, on passe la nuit ensemble ici, pourquoi on pourrait pas faire pareil chez moi !». C’est un fait. Mais bon, je ne vois pas trop comment expliquer à la police ce que je fais dehors si je me fais arrêter et encore moins à mes parents ! Je les j’enquiquine assez lorsqu’ils  sortent faire des courses inutiles… Je n’ai de cesse de me répéter : « les courses, c’est pas quatre fois par semaine ». Alors, si je me mets à sortir pour rien, ça serait plutôt mal venu de ma part ! 

Comme la nuit est calme, nous en profitons pour faire un peu de rangement et de ménage. Le tour de deux heures est fait en un éclair. Ils vont bien. C’est fou, cela m’embêterait presque !  En fait non, ça m’embête vraiment parce que je m’ennuie et ça rend la nuit très longue ! Du coup, je décide d’aller voir Aurane dans son service. Quand j’arrive, elle est dans une chambre avec un patient qui ne va pas très bien. Je l’entend lui parler. Je m’habille et je vais l’aider à le réinstaller. ça m’a l’air d’être un peu plus animé ici ! Une fois le patient redressé, elle l’aspire pendant que je lui tiens la tête. Je préfère être celle qui aspire, je déteste tenir les gens, j’ai l’impression d’être un monstre… Enfin, nous finissons et le laissons tranquille. Apparemment, je m’étais fourvoyée, elle aussi elle s’ennuie un peu. Disons que le rythme est moins soutenu et que nous n’en avons pas l’habitude. Il y a pourtant autant de patients mais ils sont plus stables et mieux pris en charge. Nous discutons un peu et puis, elle me donne son planning. Je regarde s’il y a encore des disponibilités dans son service une nuit où elle travaille. Bingo! Le 21 avril! Je postule immédiatement et nous croisons les doigts pour que la nuit me soit attribuée et que nous puissions nous retrouver « comme au bon vieux temps » ! Avant que je parte elle me dit en faisant un clin d’œil: « J’espère que mon patient ne va pas mourir juste parce que tu es passée! ». Très drôle… il est vrai que nous sommes connues pour être un duo macabre. Déjà lorsque nous travaillions ensemble nous avions souvent des décès, mais les dernières nuits où nous nous sommes croisées dans l’hôpital il y a au moins un an, chaque fois soit l’une soit l’autre avait un patient qui décompensait à réanimer. Le pire, c’est que ce sont de bons souvenirs ! Elle me rappelle le papi qu’on a trouvé raide mort après qu’il m’ait demandé un gâteau et que je le lui ai refusé car il était en hyperglycémie : « Tu lui avais quand même refusé sa dernière volonté ! » me r(e)dit-elle en souriant. À l’époque, je ne l’avais pas très bien vécu, enfin nous l’avions même plutôt mal vécu. Même le médecin n’avait pas su dire ce qui s’était passé. Il aurait fait un arrêt… Pourtant ses constantes étaient bonnes, je n’avais détecté aucun signe… il était là assis sur son lit, je le revois m’ordonner de lui apporter un gâteau parce qu’il en avait marre de « bouffer de la merde » comme il disait souvent… Les filles s’étaient pas mal moquées, sans doute pour rendre la situation moins dramatique. Elles me disaient que mon refus avait littéralement brisé le cœur du patient ou encore que son cœur n’avait pas supporté le ‘non’… Aujourd’hui, ça va mieux même si j’ai toujours l’impression que quelque chose se tord dans mon ventre. Pourtant, ça va faire trois ans! Mais bon, je jette un regard malicieux à Aurane et je ris. Le pire c’est qu’à l’époque, quand je lui avais transmis que son patient avait sonné pour un gâteau et que j’avais dit non, elle m’avais répondu : « C’est pas un gâteau qui va le tuer ! ». On appelle ça l’ironie du sort…

En revenant dans le service, je travaille sur mon mémoire. Nous sommes toutes les huit dans le bureau infirmier. En réalité, la pièce est trop petite pour que nous y soyons toutes ensemble en respectant le mètre de distanciation sociale préconisé. Passée une certaine heure, mes collègues baissent la lumière et se posent. Se poser, signifie en réalité essayer de se reposer, de fermer les yeux et de somnoler dans des positions souvent excessivement inconfortables. Lorsque je quitte des yeux l’écran de l’ordinateur, je vois que le bureau s’est transformé en camping. Rita est assise sur une chaise, la tête en arrière reposant sur le mur, la bouche entre-ouverte, les jambes allongées sur une deuxième chaise. Anna est près de la fenêtre, assise sur un fauteuil, à demi courbée et la tête appuyé sur le mur à sa droite. Julie a posé sa tête sur le bureau, enfouie dans ses bras entrecroisés. Viviane est à demi allongée sur deux chaises, sa tête pend en arrière. Elle ronfle légèrement. Sonarile résiste à peine face à l’ordinateur et je vois sa tête tomber doucement vers la tablette. Judith a carrément emprunté un fauteuil « patient » pour être un peu mieux installée et une couverture parce qu’elle a froid. Moi je suis en tailleur sur ma chaise et je rigole intérieurement. Cette scène, je ne l’ai pas vue depuis plus d’un mois. Elles ont bien raison de se reposer un peu. Ces dernières semaines ont été dures et elles ont toutes été là quand l’hôpital avait besoin d’elles. J’espère juste qu’il saura le leur rendre.  

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