Venise#12 « Laguna »

Là où la notion de ressource induit nécessairement une coupure entre humains et non-humains, d’autres formes de représentation sont possibles à condition de s’ancrer dans une ontologie, non plus dualiste, mais « relationnelle ». Lionel Maurel.

Une de nos premières ballades prévues avec le dé confinement sera d’aller en vélo à Lio Piccolo admirer les dizaines de fenicotteri, ces flamants roses installés depuis quelques années dans les vale da pesca nord. Ils étaient presque vingt mille en 2019, soit le double de l’année précédente. La Lagune compte un demi million d’oiseaux avec une population que ne cesse de croître. Ils seraient cent mille de plus en cinq ans selon le dernier comptage de l’Atlante della Laguna.

A côté des oiseaux résidents à l’année, beaucoup sont de passage et certains s’installent. Ils profitent de la nourriture mise à disposition par les pêcheurs et chasseurs au grand dam des écogardes. Les hirondelles sont les plus nombreuses avec un cinquième des présences. Il suffit pour s’en rendre compte en ce moment de regarder par la fenêtre ou d’ouvrir grand les oreilles dès cinq heures du matin. Il y aurait autour de 130 espèces différentes d’oiseaux.

Avec le confinement, cela fait plusieurs fois que je vois de ma fenêtre passer un oiseau de grande taille au vol élégant et au plumage blanc et noir avec un long bec courbé noir. Difficile de dire si c’est un Ibis Sacré car ils ne seraient qu’une soixantaine en Lagune. Les oiseaux sont très présents dans Venise et encore plus avec le confinement. Le vacarme du jeune cormoran qui loge juste au dessus de mon bureau me le rappelle chaque jour. Il n’est pas rare de voir ces cormorans chasser les pigeons ou les parts de pizza dans les mains des passants comme cela est arrivé à l’un de nos fils. Des canards habitent certains canaux et y promènent parfois leurs canetons.

Depuis le confinement, un couple de canards s’est installé à Piazzale Roma. Je les ai rencontrés pour la première fois dans le tabac en train de discuter avec le gérant apparemment habitué à cette visite. Les cormorans sont aussi très présents. Ils volent en formation par dizaine dans le ciel ou à raz du canal de La Giudecca tôt le matin. Les petites mouettes passent d’une tête noire à blanche avec la saison. Les hérons, des aigrettes et des petites poules d’eau aux yeux rouge vifs chassent dans les canaux.

L’Atlante della Laguna recense depuis plus de vingt ans cette richesse. Il m’a été remis lors d’une formation proposée aux habitants sur la Lagune de Venise. Durant deux mois, une douzaine d’ateliers ont été organisés en soirée avec, comme intervenants, des pêcheurs, des spécialistes de la faune et de la flore, des historiens, des chasseurs, des agriculteurs, des menuisiers, des sociologues, …

La Lagune de Venise est la plus grande d’Italie. Elle faisait partie il y a 6000 ans du delta du Pô. Elle est composée des dunes du littoral, de pinettes comme celles protégées d’ Alberoni, de barene, de vale da pesca, d’îles habitées par les humains et parfois seulement par des milliers d’oiseaux, de plaines cultivées, de zones boisées et de canaux.

La Lagune a été un refuge pour ses premiers habitants. C’est d’abord la difficulté de naviguer dans ses bas fonds qui l’a défendue. La République a construit un réseau important d’îles fortifiées et de forts qui constituent une véritable muraille maritime. Des chaînes empêchaient aux bateaux ennemis de franchir les principaux canaux. Forte Maghera et Forte San Nicolò étaient reliés par d’autres forts et de petites îles fortifiées en forme orthogonale. Plus d’une vingtaine de postes où étaient installés à l’année des militaires.

La Lagune existe grâce aux interventions humaines qui continuent depuis des siècles. Les habitants de la Lagune ont canalisé les fleuves pour éviter son ensablement et construit des murazzi pour lutter contre l’érosion de la mer. Ces interventions humaines se poursuivent avec la création dernièrement de nouvelles barene. Un ami participe à un projet européen visant à rouvrir un lien entre les fleuves et le nord de la Lagune. La Lagune doit se maintenir constamment entre un ensablement qui la ferait devenir terre et une érosion qui la ferait devenir mer.

Depuis le 20ème siècle, des interventions humaines fragilisent la Lagune comme le creusement du canal des pétroliers ou l’important trafic des bateaux à moteur. Le pompage des eaux dans la nappe phréatique pour l’industrie pétrochimique, arrêté aujourd’hui, a provoqué un affaissement des sols de plus de 20 cm.

Une autre menace, bien différente, est l’arrivée de nouvelles espèces. Elles font l’objet d’une surveillance comme pour les Ibis Sacrés qui sont de redoutables chasseurs. Un parent d’une amie de notre fille, agriculteur à San Erasmo, me racontait avoir pris deux chats Maine Coon pour chasser les ragondins de plus en plus présents dans ses cultures. Ces chats impressionnants ne semblant malgré tout pas de taille, il envisageait de faire appel à un renard au détriment même de ses poules.

Les valle da pesca constituent un important lieu de nidification pour certaines espèces d’oiseaux. Leur taille peut varier d’une dizaine d’hectares jusqu’à plus d’un millier. L’élevage de poisson s’y fait naturellement. Les poissons viennent se reproduire dans la Lagune. Ils entrent dans les valle da pesca  dont la forme peut prendre celle d’une spirale ou d’une arête de poissons. Vues d’avion, elles sont très belles. Une fois les poissons repartis, les valle sont fermées et les petits y grandissent. Des argini – murs d’argile, les protègent des marées et normalement de la pollution externe de la pétrochimie. Certaines valle sont maintenues par de riches propriétaires comme réserve de chasse. Valle Averto est devenue elle une aire protégée gérée par le WWF. Ces valle assuraient à la République de Venise une relative indépendance alimentaire. Elles étaient de ce fait encadrées par des Lois dont la plus ancienne connue remonterait à 1314.

J’ai découvert les valle de pesca lors d’une étude sur un projet d’élevage biologique de poissons. Il n’a pas abouti à cause de la qualité de l’eau encore trop polluée. L’industrie pétrochimique s’est pourtant fortement réduite depuis des années. Lors d’une balade patrimoniale en bateau à Maghera, à marée basse, les participants ont pu voir les couches colorées de détritus pollués sur lesquels s’est agrandie l’industrie. C’était la solution la plus simple et la plus économique pour empiéter sur la Lagune. Chaque marée vient quotidiennement aspirer ces couches de polluants. Au mieux, à cause du coût de leur traitement qui serait trop élevé, une partie de ces déchets est entassée dans de longs bunkers pour se laisser le temps de régler l’affaire. Une partie du grand parc de San Giuliano situé juste avant le pont qui mène à Venise est interdit à la fréquentation à cause des polluants présents dans son sol.

C’est en ramant à la vénitienne que l’on se rend compte de la beauté particulière de cet ecosystème lagunaire. Debout, avec seulement le bruit de la rame dans l’eau, de nouvelles espèces d’oiseaux sont visibles. Elles se promènent parfois à nos côtés, juste au dessus de nos têtes ou sur les barene. Tout en les admirant, il faut surveiller la hauteur d’eau pour que notre barque puisse passer. Sans quille, quinze centimètres d’eau suffisent mais il faut parfois descendre mettre les pieds dans la vase pour pousser. Il faut faire attention de ne pas passer trop prêt des zones de nidification notamment des cygnes qui vous le font bien comprendre. Il n’est pas rare de croiser une personne assise au milieu de l’eau, en train de trier ce qu’elle vient de ramasser dans la Lagune. Le fond est riche de coques, crabes, canocia, couteaux que je retrouve sur les étales du marché aux poissons indiqués comme nostrano.

Les remeriere de Venise sont certainement les plus importants lieux de socialisation de la ville. Les jeunes y côtoient les anciens. Mon maître de rame avait plus de soixante dix ans. Il rame toujours dix ans après. Les équipes féminines sont nombreuses. Une amie française artiste va ramer presque chaque jour depuis des années. Elle a pu participer à la Regata Storica. Je n’ai jamais croisé par contre de résidents chinois ou indiens dans les remeriere. La coexistance avec les barques à moteurs est la plus problématique, notamment les taxis qui parfois ne ralentissent même à pas à l’approche d’une barque à rame. Le grand canal et le canal de la Giudecca sont peu praticables à la rame à cause de l’important trafic des barques à moteur.

Les remeriere organisent de nombreuses regata où les autres remeriere sont invitées à participer. Elles se terminent par de grands banquets dans les remeriere remplis de barques et de trophées comme à Burano. Ces regata sont parfois de vrais courses qui demandent un entrainement quotidien notamment pour ceux qui rêve de devenir re del remo. Il faut pour cela gagner cinq fois de suite la Regata storica. Le charcutier du quartier, avant son départ en retraite, affichait fièrement ses photos et fanions témoins de ses victoires en regata.

J’ai participé deux fois à la laguna longa, la plus grande réunion de rameurs au monde avec plus de 3000 embarcations et 5000 rameurs. Une fois en kayac, une fois à la vénitienne avec cinq ami.e.s. C’est normalement le seul jour dans l’année où seules les barques à rames sont autorisées en Lagune. Le confinement a largement réduit le trafic de barques à moteur et les rameurs sont nombreux notamment sur le grand canal et le canal de la Giudecca où ils se faisaient rares.

Je n’ai pas abordé ici le dernier grand projet de transformation de La Lagune, le Mose. Les scandales qui l’entourent, les études et contre études contradictoires rendent difficile l’évaluation de ce grand chantier qui a déjà coûté cinq milliards d’euros, en coûtera encore apparemment un milliard pour sa conclusion et des millions pour sa maintenance. Un projet qui a corrompu toute la classe politique, du maire au parlementaire et ministre en passant par le commandant de la Guarda di finanzia et l’église. Quand ils ont tous été arrêtés, je venais juste d’être embauché par la Ville pour travailler sur l’avenir d’un Arsenal non touristique. Ils ont été remplacés par des préfets avec qui j’ai travaillé jusqu’à l’élection du maire actuel. Il a été élu avec moins de la moitié des votants en réponse au désastre politique. Les désastres semblent se suivre dans cette ville que la Lagune ne protège plus.

La Lagune, cette invisible visible, nourricière et protectrice, empreigne la vie vénitienne. Le passage des oiseaux, l’actualité du  Mose, le marché aux poissons et l’acqua alta exceptionnelle de novembre 2019 le rappellent chacuns à leur manière. Venise et la Lagune sont indissociables. Culture et nature ne font qu’une. Ce duo remet en cause le dualisme dominant dans la pensée occidentale qui  sépare les humains et des non-humains. Lionel Maurel exprime clairement cette nécessité dans Accueillir les non-humains.  Les communs mêlent inextricablement des humains et des non-humains. Il s’appuie sur les travaux de Bruno Latour pour nous inviter à repenser les défis écologiques majeurs auxquels nous faisons face. Il ne s’agit plus de repenser les rapports de l’humain à son environnement comme un système de production mais comme un système d’engendrement qui prenne en compte les liens d’interdépendance existants entre l’ensemble des êtres vivants.

Après cette longue crise, quelle sera la place de la Lagune dans l’avenir de Venise que tous annoncent comme « durable »? Comment va évoluer cette relation entre la Lagune et Venise? Comment la Lagune va-t-elle continuer à façonner Venise et réciproquement?

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