Enquête thématique n˚ 6 – “La Liberté de et dans le temps”, Maria Helena, Brésil/France

Le temps est l’un des biens les plus précieux de l’homme. La vie sociale des citoyens, si l’on considère une brève appréciation, est composée de temps consacrés à différentes activités, comme celles liées au caractère biologique, psychologique, social, culturel, politique, professionnel, de divertissement et de loisirs (MUNNÉ, 1980; WAICHMAN, 1997). Toute activité non réalisée à l’instant peut être reportée à un autre moment, pour des raisons internes ou externes au être humain, mais pas le temps précédemment prévu pour sa réalisation; ce temps a déjà été perdu, utilisé ou vécu.

L’utilisation du temps est subordonnée, en théorie, à la délibération du sujet, au plein usage de la liberté – à celle liée à une volonté intérieure et aussi aux demandes sociales, en vivant dans la relation avec les autres. La liberté représente l’une des caractéristiques les plus distinctes de l’être humain; c’est elle qui différencie les êtres humains des êtres vivants: ils ne sont pas soumis au système déterministe de la nature et, par conséquence, ils n’agissent pas exclusivement par relation à causalité. La liberté éclaire également la condition d’équanimité qui existe entre tous les sujets; tous agissent “potentiellement » par liberté, par choix, par décision/jugement, en choisissant les fins de leurs actions (CHAUÍ, 2008).

La liberté, un plus d’être une caractère, est aussi une temporalité, une finalité et une valeur qui rend explicite, par conséquent, que tous sont égaux, plus précisément, quels ont des mêmes droits et des devoirs, et que l’égalité entre les êtres humains est la liberté elle-même (CHAUÍ, 2008). Est un moyen temporel – défini social, cultural et historiquement – de l’expérience de la subjectivité et de la subjectivation de l’être humain. Si, d’une part, c’est dans notre être que nous vivons librement des émotions, que nous exerçons des idées et des connaissances, que nous élaborons des significations et des sens par rapport aux choses, aux espaces, aux institutions, aux personnes, d’autre part, c’est par l’exercice social de la liberté que nous manifestons la volonté et développons à la fois la capacité d’utiliser le pouvoir de créer le possible et d’autres réalités possibles, en relation politique avec les autres (HARENDT, 2009).

C’est durant le temps libre qui nous expérimentons et apprenons à vivre, pleinement, la libre utilisation du temps. Nous faisons l’expérience de la liberté dans les espaces socioculturels, où nous reconnaissons les différences et les inégalités qui existent dans la société, nous observons les domaines de force qui l’imprègnent, ainsi que les litiges et les conflits liés à ces domaines. L’expérience de la liberté nous confronte à une société multiple, composée de divers groupes sociaux et, lorsqu’elle s’incarne dans une conduite éthique, elle permet de créer les conditions de l’affirmation de la démocratie et du pouvoir social.

La plupart du temps, dans notre vie privée et sociale, nous connaissons une liberté contingente, c’est-à-dire, si l’on considère Waichman (1997) et Harendt (2009), dotée d’une plus grande interférence des actions et des forces extérieures dans la définition des obligations. Dans le sens commun, une grande attende de pleine jouissance de la liberté s’est développée, dans le temps libre (incluant dans ce concept les activités de loisirs, les différentes activités développées en dehors du temps de travail et même celles liées au  tourisme).

Le fait est qu’il ya a quelques décennies, comme nous le rappelle Cousin (2016), peu de générations ont vécu, expérimenté et/ou sont nées dans des sociétés où la reconnaissance sociale et légale du temps de non-travail hebdomadaire réglementé et rémunéré par le travail, comme du temps “libre »des dernières décennies de la vie (par exemple, du groupe chaque fois moins nombreux des pensionnés), également réglementé et rémunéré par une vie sociale active.

En raison des transformations résultant de ces réalisations, une partie de la société dispose, dans sa vie quotidienne, du temps qui peut être entièrement consacrés aux loisirs. Ce sont les usages de ces temps qui feront l’objet d’une réflexion tout au long du texte, à partir des observations faites sur les bords du Canal du Midi, depuis le 19 mai 2020 (deuxième semaine après l’assouplissement officiel des règles d’isolement physique).

Loisirs sur les bords, le Canal du Midi comme ambiance

L’augmentation et la diversification des pratiques de loisirs dans les bords du Canal du Midi, à la périphérie des villes de Sallèles d’Aude, Le Somail et Mirepeisset, a été systématiquement observée ces deux dernières semaines. Les usagers, éventuellement des habitants de ces villes ou même de Saint-Marcel et d’autres villes de la région (qui visitent le Canal en utilisant des véhicules individuels, des motos ou des camping-cars), sont nettement plus nombreux que ceux observés lors de l’isolement physique. Ils profitent pleinement de leur temps libre: ils font du sport (course et vélo), se promènent avec leurs amis et leurs familles, pêchent et /ou prennent des bains à la rivière Cesse, profitant de l’occasion pour se rafraîchir dans les eaux claires de la rivière. Ils constituent un groupe avec des classes d’âge distinctes et il y a une récurrence dans le développement des pratiques en compagnie de quelqu’un (petits groupes de parents, de familles ou d’amis); peu d’entre eux réalisent des activités individuellement.

À en juger par le comportement des usagers, la plupart développent leurs pratiques de manière autonome et libre, sans organisation, contrôle ou gestion préalable des institutions et, par conséquent, sans personne pour diriger le regard et orienter les pratiques des sujets. Donc la pratique de la récréation dans le sens exprimé par Waichman (1997, p. 131) n’est pas observée “[…] activités manifestes qui impliquent la formulation d’objectifs éducatifs et une certaine continuité temporelle […] [liée à] un programme d’études, un ensemble d’objectifs (et non de contenus) qui doivent être atteints, dont les participants eux-mêmes doivent être les participants [faire prendre part à la re-création] et les créateurs […] [ainsi que la recherche du] développement d’une participation efficace, consciente et engagée, par le biais d’organisations autogérées (autocondicionnement).

L’appropriation de l’espace public pour vivre la liberté en contact plus étroit avec la “nature” et le patrimoine culturel se fait dans un espace qui manque d’équipements spécifiquement conçus pour l’environnement. Les bords du Canal du Midi, autrefois conçues pour le trafic des chevaux chargés de tirer les navires de commerce qui y passaient, sont maintenant sauvegardent comme patrimoine en raison de: la valeur technique et cognitive immanent au projet constructif du Canal, des ponts et du système d’écluses; le souvenir de l’audace de l’entrepreneur Pierre-Paul Riquet au XVIIIe siècle et les utilisations historiques faites de cet espace; la valeur du paysage; les valeurs culturelles locales présentes dans la gastronomie, dans les activités de production agricole des vignobles, la production de fromage, les oliveraies, les produits embossés et fumés (saucissons, salamis et charcuterie en général) fabriquées dans les environ du Canal (UNESCO, 2020; GAST, 2014). Ils constituent le lieu et les voies d’appréhension d’une série d’éléments matériels et immatériels, à travers les pratiques et les expériences développées dans la région. 

Faire du velo, mais en groupe
Fonte: développement propre (jun. 2020).

Il n’y a pas de skateboards, de pistes cyclables, de bancs, de tables de pique-nique, d’espaces pour les événements, etc. De ce point de vue, il n’existe pas non plus de structure physique destinée à stimuler la rencontre, les échanges, la socialisation; tout se passe avec une libre appropriation de l’espace et l’improvisation. À la lumière des propositions de Santini (1993) et de Stucchi (2000), les bords du Canal du Midi et les espaces environnants constituent des espaces de loisirs non spécifiques”, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas été conçus et construits dans le but d’être utilisés à des fins divertissants et, avec le temps, conservent plus ou moins leurs objectifs de conception pari passu que leurs appropriations en tant qu’espaces de loisirs.

Le repos (mental, physique et émotionnel), le plaisir et le développement, et les interactions sociales, a partir d’un désir entre les parties intéressées de franchir la frontière de la connexion visuelle et de simplement croiser quelqu’un  et même “toucher les épaules” – comme dire Cousin-, ici, se produisent librement et à l’occasion des désirs personnels. Contrairement aux affirmations selon lesquelles l’espace physique est responsable de la stimulation de la formation du sujet, de la part de certains architectes et urbanistes, le développement des sujets et leur formation en tant que citoyens se fait de manière libre, dans une base patrimoniale urbaine-rurale, caractérisé comme un passage, de la production agricole, de la connexion entre les propriétés et les espaces urbains.

L’été, l’ombre et … la lecture
Fonte: développement propre (jun. 2020).

Les coexistences multiples et historiques observées expriment un caractère multiculturel, qui dans une petite période de l’année (haute saison touristique entre juin et septembre), inclus, rend explicite les relations interpersonnelles de loisir avec l’interface des références et des cultures locales-régionales-globales. Les différentes formes d’appropriation sociale et la conformation des espaces de subjectivité et de subjectivation qualifient donc ce territoire comme un lieu, comme des espaces de socialisation, d’exercice de la liberté intérieure et sociale, ainsi que de la conformation de l’être soi-même dans la relation avec les autres, avec les espaces et tout leurs héritages symboliques et immatériels.

Environnement patrimonial pour la pêche
Fonte: développement propre (jun. 2020).

Les pratiques de loisirs observées ici représentent, d’une part, des manifestations des besoins et des intérêts des sujets historiques et, d’autre part, la valorisation du patrimoine matériel et immatériel, à travers l’utilisation, l’appréhension et l’appropriation de leurs biens culturels et leurs héritages. Ils comprennent des actions individuelles significatives de développement personnel, confortées par l’articulation en même temps des savoirs et des connaissances, des émotions, des expériences concrètes/pratiques et du ludique –  c’est-à-dire toute situation et expérience englobent simultanément mouvement, ordre, solennité, tension, rythme, changement et enthousiasme (HUIZINGA, 2000). Ils comprennent également des actions collectives légitimes visant à réaffirmer des droits qui, pour un grand groupe de personnes en marge de situations dotées de bien-être et de qualité de vie, dans différentes parties du monde, constituent encore une frontière.

Loisirs en marge: vies quotidiennes rassasié d’immobilité

En essayant de s’écarter d’une éventuelle romancée du regard sur les pratiques de loisirs qui sur les bords du Canal du Midi conforment l’usage d’une partie du temps des personnes observées, il faut rappeler que l’exploitation économique, la domination politique, les inégalités, l’exclusion sociale entre autres facteurs, ils constituent également des obstacles aux loisirs et, par conséquent, au plein développement du sujet et des sociétés démocratiques. En outre, je voudrais dissuader les lecteurs de ce texte d’une éventuelle naturalisation de la lecture que les utilisateurs de ce Canal, d’un point de vue quantitatif et qualitatif, disposent suffisamment du temps libre et du temps disponible, et que ces temps-ci permettent une vie quotidienne de pleine satisfaction et de bien-être. 

Bien qu’il confirme avec Certeau (2013, 31-32) que “la vie quotidienne est ce qui nous tient intimement, de l’intérieur” et, a partir des considérations ci-dessus, les pratiques de loisirs sont aussi, entre autres pratiques socioculturels, responsables de donner un sens à la vie quotidienne “liant un art de faire à un art de vivre”.   Toutefois, il est nécessaire ne reconnaît que le loisir également explicite les valeurs de classe ainsi que des frontières.

Les pratiques de loisirs, y compris la mobilité des touristes, continuent d’incarner des signes de distinction sociale. Malgré les multiples objectifs de ces pratiques, la vie quotidienne n’inclut inévitablement pas les loisirs; l’âge, le revenu, la position dans la structure sociale, la distance entre le domicile et le travail, le parcours scolaire, le genre sont quelques-uns des éléments qui explicitent les limites de la pratique régulière des loisirs, ainsi que de l’expérimentation de pratiques de qualité, lesquelles supposent: la disponibilité et la possibilité de définir personnellement le temps consacré à ces pratiques; la possession de conditions matérielles pour les réaliser, pour bénéficier de la satisfaction et du plaisir; la perception que ces activités offrent des possibilités de développement, des significations et des sens renouvelés pour la vie; et d’une certaine manière, la liberté de franchir la frontière de l’ordinaire.

Malheureusement, la plupart des sociétés, lorsqu’elles remplissent les conditions temporelles, biologiques, psychologiques, socioculturelles et matérielles, vivent à l’encontre des loisirs comme une pratique résiduelle de la vie quotidienne, c’est-à-dire comme une praxis et une temporalité résiduelle de la vie, qui sont “laissés de côté” après le travail, “consommés” par la fatigue et “dépensés” avec la distraction. Les pratiques et le temps consacrés aux loisirs n’occupent pas (ou ne sont pas autorisés à occuper), avec le même importance et la même valeur attribuées aux activités productives, à la vie quotidienne et sociale.

Avons-nous perdu la sagesse personnelle de l’utilisation du temps, comme les médias veulent nous le faire croire à travers la multitude de guides, directives, programmes et suggestions sur ce qu’il faut faire avec le temps pendant la pandémie du COVID-19 ? Avons-nous perdu la capacité d’allouer et de faire bon usage de notre temps quotidien et hebdomadaire, dans le développement des activités obligatoires – y compris le travail – des activités semi-obligatoires (activités pour lesquelles nous assumons un engagement intérieur et une régularité, telles que les activités domestiques, sociopolitiques, religieuses, etc.) et des activités libres?

Références

ARENDT, H. 2009. Que é Liberdade? In: ____. Entre o passado e o futuro. 6 ed. São Paulo: Perspectiva, p. 188-220 (Debates; 64).

BRUHNS, H. T. 2002. De Grazia e o lazer como isenção de obrigações. In: BRUHNS, H. T. (Org.). Lazer e Ciências Sociais: diálogos pertinentes. São Paulo: Chronos, p. 15-39.

CHAUÍ, M.  2008. Culture et démocratie. Revista latino-americana de Ciencias Sociales, ano 1, n. 1, jun. 2018, Buenos Aires: CLACSO.

CERTEAU, M.; GIARD, L.; MAYOL, P. 2013. A invenção do cotidiano: Morar, cozinhar. v. 2. Petrópolis, RJ: Vozes.

COUSIN, S. 2016. Sociologie du tourisme. Paris: La Découverte.

HUIZINGA, J. 2000. Homo ludens. Tradutor: João Paulo Monteiro. 4. ed. São Paulo: Editora Perspectiva.

MUNNÉ, F. 1980. Psicosociología del tiempo libre: un enfoque crítico. México, DF: Trillas.

SANTINI, R. C G. 1993. Dimensões do lazer e da recreação: questões espaciais, sociais e psicológicas. São Paulo: Editora Angelotti.

STUCCHI, S. 2000. Espaços e equipamentos de recreação e lazer. In: BRUHNS, Heloísa Turini. Temas sobre o lazer. Campinas: Autores Associados, p. 105-121. 

UNESCO. Canal du Midi – La Liste. Disponível em: < https://whc.unesco.org/fr/list/770/>. Acesso em: 01 jun. 2020.

WAICHMAN, P. 1997. Tempo livre e recreação: um desafio pedagógico. Tradução: Jorge Peres Gallardo. Campinas Papirus. (Coleção Fazer/Lazer).

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