« I’m not a tourist I’m a traveler » : journée dans un centre de plongée, Clara Malbos, Mahahual, Mexique, n°9

le 11 aout 2020

Le tourisme reprend à Mahahual. On est loin des arrivées des bateaux de croisière mais le malecon reprend vie et une partie des habitants travaille de nouveau. Nous sommes en zone orange maintenant,  ce qui signifie que les commerces peuvent opérer de façon presque « normale », tout en suivant les règles d’hygiène bien entendu.

Hier soir donc, mon compagnon Oscar me dit qu’il y a de la place dans le bateau pour plonger. Chaque fois que les effectifs ne sont pas au complet j’ai la possibilité d’y aller. 

On arrive à 8h45 au centre. Juan, le marinero[1] dort dans le local et doit nous ouvrir : « Juan… Juan, abre por fa[2]». On attend quelques instants et il nous ouvre, un peu endormi. Depuis le début de la pandémie, il ne peut plus payer son logement, le propriétaire lui a donc proposé de rester ici ; en échange, il doit surveiller les équipements et nourrir les chats.

 On commence donc par préparer le matériel : sortir les bouteilles d’oxygène, mettre les détendeurs, les gilets stabilisateurs, préparer le lestage, les palmes et les masques.  Je prépare mon équipement et Oscar, le sien et celui des clients. Ces gestes sont précis, rapides et répétitifs.

Il y a trois clients des États-Unis aujourd’hui, des professionnels de la plongée (des instructeurs).  Deux d’entre eux tiennent un centre de plongée à Cozumel – une île en face de Playa del Carmen, juste à côté de Cancun – . Le dernier est instructeur depuis peu, a environ la cinquantaine et se trouve au Mexique pour échapper à la pandémie dans son pays. Il vient d’Ohio et apparemment la situation y est plus que critique.

Je discute plus longuement avec lui.  Quand des touristes me demandent ce que je fais ici et que j’explique brièvement que je fais mon doctorat en anthropologie sur le tourisme à Mahahual, ils sont souvent intéressés et me racontent naturellement leurs histoires/vacances. Ce client me dit alors qu’il n’est pas un touriste mais bien un voyageur. Il commence ainsi : « I’m not a tourist, I’m a traveller ». Quand il voyage, il a besoin du confort minimum, « juste du nécessaire »,  contrairement aux croisiéristes qui, selon lui, cherchent le luxe et le confort qu’ils ont dans leur pays. Il me dit très clairement être différent des autres touristes et a une vision très négative de ce touriste de masse.

Cette discussion a lieu dans le bateau, en direction vers le site de plongée. Une fois de retour sur le rivage, il nous explique avoir une offre d’emploi comme instructeur à côté de Bali ; mais à cause de la pandémie il n’est pas sur de pouvoir y aller. Il dit alors à Oscar que s’il n’y va pas,  il pourrait venir travailler ici, pour donner des cours gratuitement. En temps normal, j’essaie d’être le plus conciliante et neutre possible avec les personnes que je rencontre lors de mon terrain, mais quelques fois c’est plus fort que moi. Je ne peux pas m’empêcher de lui répondre – sur un ton un peu sarcastique – : « Et après comment il travaille Oscar et les autres instructeurs si vous travaillez gratuitement ici ? ». Il réplique que tout naturellement sa paye reviendrait au centre de plongée pour ne pas faire perdre du travail aux instructeurs. Or, ici, et en majorité dans toute l’industrie de la plongée, la paye fonctionne grâce aux commissions. Je décide de ne pas poursuivre sur ce sujet et nous terminons la discussion en parlant des différents endroits où il a plongé dans le Yucatan.

Une fois le dernier client parti, je décide d’aller acheter des bières pour remercier le capitaine, le marinero et Oscar de m’avoir emmenée. Je fais souvent ça ; c’est l’occasion de partager un moment de détente ensemble durant lequel on peut parler de la journée, souvent rire des « gringos », se plaindre du peu de pourboire que laisse les européens  ou décrire le beau poisson qu’on a vu sous l’eau aujourd’hui. 

Après la bière, Juan me demande mon vélo et part une vingtaine de minutes. Il revient avec un poisson cuit, assez gros, accompagné de salade, de riz et de tortillas. Il nous invite  à tous le manger. Je demande d’où il  vient : rire gêné de la part de Juan, il me dit qu’il l’a acheté. Je ris en lui disant : « No mames no me jodas no compraste eso, no te creo jaja[3] ». Finalement il nous dit qu’ils l’ont pêché avec le capitaine pendant qu’on plongeait. Il ne voulait pas nous le dire car il est interdit de pêcher de cette manière là. Je lui fais vite comprendre que je ne compte rien dire à personne et surtout que je suis ravie de manger du bon poisson frais.

On commence à parler de l’impact environnemental de la pêche et nous en venons tous les quatre à la même conclusion : mieux vaut manger du poisson pêché illégalement mais par soi même plutôt que d’aller dans une grande surface acheter du tilapia importé de je ne sais où.

On finit de boire nos bières tranquillement, le capitaine nous explique qu’il n’y a pas beaucoup de centres de plongée qui travaillent en ce moment. Il a arrêté son contrat  avec celui d’à côté. On lui proposait 100 pesos (moins de 4€)  pour une journée complète. Ici il est mieux payé et il y a plus de jours de travail. Il nous dit que la plupart des centres ont arrêté de payer leurs employés pendant la pandémie et qu’en fait c’est maintenant que la vie commence à être vraiment difficile.

Vers 18h30, on termine de ranger le centre et on part.


[1] le marin qui aide le capitaine

[2] Juan… Juan, ouvre s’il te plait

[3] « Laisse tomber,  ne te moques pas de moi je sais que tu as pas acheté ça, je te crois pas haha »

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