Enquête thématique n˚ 14, «Anima» dans ses divers parcours, Maria Helena, Brésil/France

Il y a quelques hypothèses sur la logique sous-jacent au comportement des touristes à Lyon. La largeur des rues et la présence d’attractions touristiques dans celles-ci influencent le choix de l’itinéraire à suivre, ainsi que le chemin le plus court pour atteindre une attraction a également son importance. Au bout de quelques mois, je constate que certaines voies sont plus utilisées et que certaines pratiques se distinguent par leur récurrence, souvent stimulée auparavant par des renforcements, des habitudes, des coutumes. 

Dans ce contexte de pandémie, et bien sûr ces observations sont directement liées à mon lieu d’intervention – un chercheur d’un pays d’Amérique latine, avec un grand mélange de peuples, reconnu pour les étiquettes d’hospitalité et de relations amicales – je remarque que les groupes de touristes se parlent peu ; les conversations entre membres de groupes différents sont rares. Je pourrais attribuer ce comportement introspectif et/ou réservé à la pandémie, mais j’ai commencé mes observations sur le terrain à Lyon en décembre 2019 et ces comportements se sont répétés ultérieurement. Même lors de la plus grande manifestation culturelle, religieuse et touristique de Lyon – la Fête des Lumières – alors que la ville reçoit environ 2 millions de visiteurs, j’ai observé peu d’interactions et de conversations entre les personnes de différents groupes. Et une question qui trouve son origine dans cette observation : comment les frictions, les relations et/ou les échanges avec les autres stimulent le développement socioculturel et politique des visiteurs/touristes?

J’ai déjà eu l’occasion d’enregistrer et de rapporter un peu de ce comportement dans l’Enquête thématique n˚ 10 et j’ajoute aux notes précédentes, à partir des observations systématiques faites depuis juillet à Lyon que, semble-t-il, quand il y a une augmentation de la densité et de la diversité des touristes dans l’espace urbain, il y a une augmentation – bien que peu importante – des conversations entre les groupes.

Le profil des touristes à Lyon est majoritairement jeune et adulte et pendant la saison touristique d’été en pleine pandémie, il a été possible d’observer que les familles se distinguaient comme le profil de groupe dans la ville – les couples avec enfants (enfants et/ou jeunes), parfois accompagnés de grands-parents, d’oncles et/ou de couples amicaux. Les groupes d’amis, jeunes et adultes, constituent également un public touristique remarquable, mais en moins grand nombre que les groupes familiaux. Peu nombreux sont ceux qui ont choisi de voyager en solitaire. 

J’ai remarqué une prédominance des visiteurs français, suivis par les Anglais, les Allemands et d’autres nationalités européennes ; mais il faut noter la faible présence des Italiens (généralement fréquents à Lyon, étant donné la proximité de la ville avec la frontière italienne) et des Espagnols. J’ai également observé une faible présence d’Asiatiques (Japonais, Chinois, Coréens et Indiens), d’Africains et de Latino-Américains. 

Ainsi, l’éventuelle facilité de communication entre les touristes, majoritairement français et parlant la même langue, n’a pas stimulé les conversations fortuites dans les espaces du centre historique sauvegardé comme patrimoine. Mais il y a des exceptions ; et dans quelles situations la conversation se déroule-t-elle spontanément ? Lorsque des enfants de différents groupes décident d’interagir, lorsqu’il y a un problème et que quelqu’un décide d’aider, ou lorsque les groupes se promènent avec des animaux de compagnie; leur rencontre génère toujours une sorte d’interaction entre les animaux et, avec une certaine fréquence, même par des regards et des signe de tête, entre leurs propriétaires.

Les interactions spontanées 
Source: développement propre (juill. 2020). 

Trajectoires dans l’espace touristique patrimonial

Ces touristes/visiteurs se retrouvent sur les circuits de loisirs, en plus grand nombre, dans certaines parties des zones touristiques de la ville, notamment dans l’axe de la rue de la République, sur la place des Terraux et dans les quartiers qui préservent le patrimoine urbain du Moyen Age et de la Renaissance (bâtiments, rues, passerelles « secrètes », fontaines d’eau, etc.), au pied de la colline de Fourvière. Une partie de ces touristes/visiteurs vient visiter la Basilique au sommet de la colline et une plus petite partie visite également la colline de la Croix-Rousse, les studios des frères Louis et August Lumières, les parcs, les quartiers de la rive gauche du Rhône, avec une forte présence d’immigrants d’Afrique et d’Orient (en provenance du Moyen-Orient, d’Asie et de pays africains).

L’accès à l’espace urbain sauvegardé comme Patrimoine Mondial de l’Humanité, qui assume également la fonction d’importante espace touristique, se fait par différents moyens de transport (train, métro, bus, tramway, véhicules utilitaires légers individuels, motocyclettes, vélo, scooter, bus touristique, bateaux et véhicules touristiques qui ressemblent à des trains sur roues) et, principalement, depuis la partie orientale du territoire de la ville. Depuis le centre urbain et de la rive gauche du Rhône, les visiteurs et touristes à pied ou utilisant transport de surface accèdent à l’espace touristique patrimonial, conformé par la Presqu’île et les collines de Fourvière et de la Croix-Rousse, en traversant la passerelle du Collège ou l’un des six ponts (Pont de Lattre de Tassigny, Pont Morand, Pont Lafayette, Pont Wilson, Pont de la Guillotière et Pont de l’Université) qui relient la rive gauche du Rhône à la presqu’île. L’essentiel du flux touristique est concentré dans les accès situés entre le Pont de la Guillotière et le Pont Lafayette. 

L’accès de la Presqu’île au pied de la colline de Fourvière se fait principalement par le Pont Bonaparte, la Passarela du Palais de Justice, le Pont Alphonse Juin et le Pont La Feuillée (le moins fréquenté de tous). À l’intérieur de l’espace patrimonial, il y a un itinéraire bien marqué par lequel la plupart des touristes se déplacent et il y a une plus grande intensité de flux, qui ressemble à un itinéraire urbain, parcouru consciemment – itinéraire préalablement défini – ou involontairement, et peut-être, dans une certaine mesure, renforcée par l’histoire des trajets quotidiens dans les villes d’origine. Les ponts qui relient l’espace patrimonial au reste de la ville (où se trouve l’essentiel de l’offre hôtelière de Lyon), ainsi que les stations de métro, sont les points de départ des parcours. 

Carte Touristique de Lyon
Source: ONLY LYON (janv. 2020).

Sur la partie entre la place Bellecour et la place de la Comédie, dans la rue de la République, il existe un grand couloir, intensément utilisé par les touristes, qui est le point de départ en direction à citadelle médiévale et de la Renaissance. Les touristes qui partent de cette partie forment des groupes différents, qui empruntent des chemins différentes, subdivisés en flux plus petits : un flux qui parcourt toute la rue de la République accède à la place des Terraux ou à la place Bellecour et traverse la Saône en utilisant, respectivement, le pont La Feuillée ou le pont Bonaparte ; un autre flux, également important, provenant de la rue de la République, passe par la place des Jacobins et traverse la Saône en passant par la passerelle des Pallais de Justice ou les ponts Bonaparte et Alphonse Juin ; enfin, de ce grand couloir – la Rue de la République – provient un flux qui accède à la rue Genette et traverse la Saône par le pont Alphonse Juin. L’accès au centre historique médiéval et de la Renaissance, situé au pied de la colline de Fourvière, est donc  se fait de manière réparti. Au sein de cette zone touristique, un autre corridor « touristique » est structuré, par lequel passe le flux intense de visiteurs, conformé par la rue Saint-Jean et la rue du Doyenné. Je pense que si nous pouvions observer d’en haut les mouvements des visiteurs/touristes dans la ville, ces mobilités seraient concentrées dans les couloirs qui se forment entre la rue de la République, la rue Saint-Jean et la rue du Doyenné.

Les itinéraires touristiques récurrents dans le fragment urbain d’intérêt touristique
Source: ONLY LYON (janv. 2020); adaptation de l’auteur (août 2020).

Il y a aussi un axe de visitation qui part de la colline de la Croix-Rousse, avec les visiteurs/touristes qui sont hébergés dans des hébergement installées dans cette région, mais il est beaucoup moins expressif que les flux qui viennent de la région Est de la ville, où se trouve le centre urbain le plus actif et un grand nombre de structures d’hébergement. 

Il est vrai qu’il y a aussi des touristes dans les quartiers où sont situées les gares Part-Dieu et Perrache, ainsi que dans leurs environs (respectivement centre urbain et quartier de la Confluence), mais les circuits de loisir/touristiques dans ces espaces, en plus d’être réduits, ne sont pas clairement remarqués, car ils se mêlent aux habitants. 

Les trajets vers des régions plus éloignées ou plus escarpées – le cas des collines de Fourvière et de la Croix-Rousse – se font le plus souvent en utilisant les transports collectifs ; les groupes qui parcourent les rues, parcs, jardins, escaliers et attractions entre la base de la Fourvière et la Basilique Notre-Dame de Fourvière ou la Place des Terreaux et les Pentes de la Croix-Rousse (belvédère et plateau où se trouvent différentes attractions), sont beaucoup plus bas.

Vers le haut! Les itinéraires des touristes persistants
Source: développement propre (août. 2020).

La réduction de la circulation piétonne des visiteurs et touristes est également constatée dans la partie sud de la Presqu’île, dans le quartier récemment rénové de Confluence – qui abrite actuellement une zone portuaire touristique, un centre commercial moderne et le grand Musée Confluence – et sur les axes routiers qui entrent dans la ville : Cours Lafayette Rue Servient, Cours Gambetta, Avenue Berthelot. Ces grandes rues révèlent progressivement des espaces d’urbanisation plus récents, une architecture avec d’autres éléments patrimoniaux et des environnements socioculturels peu fréquentés par les visiteurs/touristes. Les quartiers résidentiels à forte présence d’immigrants asiatiques, africains et moyen-orientaux, les marchés et les commerces populaires, ainsi que les efforts de politique publique urbaine visant à intégrer la ville aux espaces verts (notamment le Parc de la Tête d’Or et le Parc de Gerland, aux extrémités nord-est et sud-est du centre de Lyon, accessibles depuis les avenues bordant le Rhône) ne font pas partie des itinéraires de visite de loisirs de la plupart des visiteurs/touristes, pour la courte durée du séjour, par l’adhésion aux moyens de transport collectifs comme forme de mobilité, ou par le regard dirigé/cultivé par les guides touristiques et la production bibliographique spécialisée, longuement discuté dans les travaux fondateurs d’Urry (2001).

Le regard dirigé, peut-être cultivé
Source: développement propre (juil.-sept. 2020). 

Autre question importante : bien que l’importance commerciale de Lyon soit caractérisée par une permanence historique, la présence prédominante de flux touristiques dans les couloirs commerciaux explique les longues promenades avec un mélange d’appréciation socioculturelle « superficielle » de la ville visitée et d’une certaine consommation. Il y a un couloir qui se forme dans la rue marquée par la présence de grands magasins et de marques de renommée internationale (Rue de la République) et un autre couloir touristique qui se distingue dans les rues avec des magasins qui dialoguent dans une certaine mesure avec l’histoire des activités de production locale (Rue Saint-Jean et Rue du Doyenné, au pied de la Fourvière), destinée à la vente de produits pour les touristes (commerce de souvenirs, gastronomie locale, vente de produits en soie et autres types de tissus, en référence à l’importance historique de la production de soie et du tissage dans la municipalité). 

Ces corridors touristiques sont structurés et renforcés malgré les efforts déployés pour stimuler la jouissance diversifiée de Lyon par les institutions responsables du développement touristique officiel (visites guidées et bus touristiques) et des entreprises spécialisées qui offrent des services touristiques privés dans la ville (agences de voyage et de tourisme, entreprises impliquées dans les mobilités diversifiées et les circuits commentés – bateaux, trains touristiques et tricycles de type tuk-tuk). 

Les groupes de visiteurs/touristes dans ces « corridors / routes touristiques » peuvent présenter des comportements caractérisés par la recherche d’exploration, de statut et/ou de partenariats (KOCK, JOSLASSEN, ASSAF, 2018), mais dans un cadre de coutume et/ou de sympathie pour les stimuli intenses et fréquents offerts aux sens par la grande ville. Ces stimuli sont marqués par une alternance rapide et ininterrompue entre les impressions internes et externes, qui s’imposent aux sujets et n’appellent pas l’action de la conscience, comme le note Simmel (2013). Au vu des notes de Simmel (2013), ces groupes de visiteurs/touristes semblent un peu inconscients de la puissance du patrimoine socioculturel lyonnais ; d’une part parce que, comme le pense l’auteur, ils peuvent cacher une attitude de protection et de résistance au déracinement de leurs références, de leur notion de liberté et de leur réalité socioculturelle, mais aussi d’autre part, parce qu’ils choisissent d’utiliser une partie de leur temps pour visiter le centre du patrimoine historique, bien qu’ils ne semblent pas développer un engagement intellectuel/socioculturel ou une relation de dévoilement.

L’expérience touristique au-delà de la consommation

De toutes les observations faites, il n’est pas possible de dire que l’expérience touristique se résume à une relation superficielle et à la consommation de produits, de services et de lieux. Bien que moins expressif, mais avec une certaine régularité, j’observe des groupes de touristes qui ont décidé de se déplacer dans la ville en groupes de visites guidées (surtout le matin). Il y a aussi des touristes qui transportent des guides spécialisés – un comportement qui dénonce un effort intentionnel pour obtenir une plus grande expertise et un développement intellectuel/culturel et qui peut conduire à une plus grande implication dans l’espace visité et à des rapports guidés par une plus grande familiarité. Les touristes présentant ces profils, au vu des études de Kock, Josalssen et Assaf (2018), s’alignent davantage sur la recherche de nouveautés (« explorateurs »), en renforçant la relation d’affiliation / appartenance, ainsi qu’en présentant des comportements plus sensibles à l’espace et à ses éléments constitutifs. Ils exercent, par exemple, leur individualité et leur autonomie, en élaborant des significations et des sens à partir des interfaces avec la réalité extérieure et avec des contenus supra-individuels, surtout au vu de la remarque de Simmel (2013, p. 47) selon laquelle les manifestations extérieures, même les plus banales, sont en quelque sorte liées par des lignes directrices aux décisions concernant les sens et le mode de vie.

Il faut également considérer que, à partir des études sur les formes d’identification développées par Hall (2005) et Clifford (2000), il est possible de supposer qu’un touriste peut adopter intentionnellement ou même accidentellement différents types de comportements tout au long de son voyage, ce qui les relierait, dans chaque situation d’analyse / moment de son voyage, à un profil différent de touristes.

Enfin, il est également logique de reconnaître que les habitudes et les coutumes d’utilisation de l’espace urbain et d’utilisation du temps libre, maintes fois renforcées dans les espaces urbains de la vie quotidienne, avec le temps, impriment un modus operandi dans les pratiques avec ce caractère, dans les loisirs et dans les expériences touristiques, même si dans des environnements urbains très différents de ceux quotidiennement « fréquentés ».

Références

CLIFFORD, J. 2000. Cultures itinérantes. In: ARANTES, A. A. (Org.). L’espace de la diference. Campinas, SP: Papirus, p. 51-79. 

HALL, Stuart. 2005. A Identidade Cultural na Pós-Modernidade. Rio de Janeiro: DP&A.

ONLY LYON. 2020. Je découvre Lyon – Brochures en téléchargement. Disponível em: <https://www.lyon-france.com/J-organise-mon-sejour/lyon-pratique/telecharger-les-documentations-d-onlylyon-tourisme-et-congres&gt;. Acesso em: 10 set. 2020.

SIMMEL, G. 2013. Les grandes villes et la vie de l’esprit – suivi de Sociologie des sens. Paris: Étidions Payot & Rivages.

URRY, J. 2001. O olhar do turista: lazer e viagens nas sociedades contemporâneas. São Paulo, Studio Nobel; SESC.

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